DE L'INTÉRÊT DES NEUROSCIENCES
POUR LA KINÉSITHÉRAPIE
Si l'étude biomécanique des propriétés des systèmes exécutant la production matérielle de l'action représente une source abondante d'informations dont la kinésithérapie ne saurait faire l'économie, les Neurosciences nous fournissent les connaissances indispensables à la compréhension des opérations menées par le cerveau pour piloter le système effecteur.
TABARY en déclarant jadis "il n'y a pas de rééducation sans apprentissage" souligna du même coup toute la complexité et les exigences d'un projet de rééducation. La place que nous occupons en rééducation doit nous aider à concevoir la nécessité d'impliquer nos patients, par l'exploitation judicieuse de nos techniques, à des niveaux de traitement de l'information tels que ceux de la planification et de l'exécution de l'action. JEANNEROD a précisé et renforcé le point de vue de TABARY, en désignant la synaptogénèse comme substrat commun à tout mécanisme de compensation. Pour les kinésithérapeutes se posent donc toujours les questions : où ? quand ? comment ? concevoir et mettre en œuvre les actions susceptibles de favoriser la synaptogénèse. Ces questions reçoivent aujourd'hui, à la lumière des apports des Neurosciences, des réponses mieux documentées, récusant parfois même tout ou partie des arguments du passé. Certains de ces apports, sans qu'on en soit forcément très conscient, ont déjà fertilisé le registre des principes de neuro-rééducation. On citera par exemple, pour mémoire, l'intérêt des mouvements imaginaires évoqués par la stimulation vibratoire des fibres la antagonistes, que notre regretté collègue NEIGER avait sû extraire des travaux de ROLL, ou encore le recours aux lunettes à prismes pour solliciter la plasticité du réflexe vestibulo-oculaire, dérivé des recherches menées sur l'oculomotricité par MELVILL, JONES, ROBINSON, BER- THOZ, etc. Ces acquisitions techniques précieuses reposent sur des fondements théoriques très riches qu'il conviendrait d'approfondir, afin d'en extraire la quintessence et essaimer plus largement au sein de notre corporation.
En revanche, d'autres apports théoriques des Neurosciences n'ont pas encore reçu l'attention dont on pensait qu'ils seraient l'objet. Ainsi en va-t-il, par exemple, dans le domaine médullaire, des connaissances modernes concernant le réflexe myotatique, ou le rôle physiologique des fibres 16, ou encore, celui des circuits récurrents de RENSHAW, qui sont de mieux en mieux précisés par des auteurs comme BURKE, HULTBORN, LUND- BERG, PIERROT-DESSEILLIGNY, TABARY & TARDIEU, etc. Faisant fi de celles-ci nous demeurons trop souvent fidèles à des modélisations obsolètes, en entretenant des croyances nuisibles à l'évolution de la maîtrise de nos techniques. Tel est bien le cas, en effet, lorsqu'on reste attaché à l'idée que le reflexe myotatique puisse générer des contractions musculaires d'intensité suffisante pour pallier un déséquilibre segmentaire, ou quand on entretient l'idée selon laquelle au cours de la contraction musculaire l'activité des motoneurones y précèderait celle des motoneurones a, ou encore, lorsqu'on maintient que les fibres 16 représenteraient un système d'auto-protection du tissu musculaire, le plaçant à l'abri du développement de tensions actives trop fortes, réputées susceptibles de provoquer sa rupture.
Dans le domaine des activités supramédullaires, les Neurosciences ont apporté des données concernant des grandes fonctions comme l'attention, la motivation, ou encore la spécialisation hémisphérique cérébrale et la coopération interhémisphérique. Bien que ces connaissances intéressent au premier chef la neuropsychologie et la psychologie cognitive, elles n'en constituent pas moins la base des raisonnements qui devraient présider au choix des stratégies que nous menons pour aider nos patients à se rééduquer. Ainsi par exemple, la théorie de l'orientation de l'attention selon le principe de l'inhibition mutuelle entre les 2 hémisphères cérébraux, postulée par KINSBOURNE, a permis de concevoir que selon toute vraisemblance, la sollicitation dans le domaine verbal d'un patient cérébrolésé de l'hémisphère droit nuit à sa réhabilitation, car, sous cette condition, au déficit pathologique de l'hémisphère droit vient s'ajouter son inhibition par l'hémisphère gauche, engagé dans le traitement de la composante verbale de la tâche.
Le « turn over » des connaissances est très rapide en Neurosciences, et nous devons nous impliquer dans ce secteur de recherches qui recèle des connaissances aussi importantes que celles de la biomécanique pour notre profession, quand bien même leurs retombées seraient souvent moins immédiates.
Par Jean PHILIP, Masseur-Kinésithérapeute
Cadre de Santé, D.E.A. de Neurosciences,
Docteur en Psychologie Cognitive
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1998, Groupe 76
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