L'AVENIR PROFESSIONNEL DE LA KINÉSITHERAPIE

Henri LABORIT disait (dans son livre intitulé : "l'éloge de la fuite") : il n'y aura pas d'avenir si nous ne l'imaginons pas. Il n'y aura qu'un perpétuel retour du passé qui se transformera en subissant les lois implacables de la nécessité". Ainsi, parler de l'avenir de la kinésithérapie suppose de se projeter au delà des situations actuelles dans un monde où l'imaginaire nous met en appétit de vie.

L'avenir ne peut s'imaginer à l'identique du présent, ne serait-ce que par le changement des hommes et des valeurs qui les animent. L'avenir de la kinésithérapie se construit à partir de l'expérience des professionnels, et de leurs aptitudes à transformer cette expérience dans le sens d'une évolution. L'évolution d'une profession est composée de deux éléments, d'une part un élément conservateur permettant de maintenir en vie ce qui existe et de lui donner une continuité et d'autre part un élément créateur donnant accès à des formes nouvelles d'idées ou de comportement. Lorsque la tendance conservatrice l'emporte sur la tendance créatrice, le changement prend la forme d'une continuité dans laquelle la règle de la circularité et de la répétition est dominante. Il n'y a qu'une seule référence qui produit le même effet. À l'opposé, lorsque la tendance créatrice devient dominante sur la conservatrice, rien ne peut se stabiliser et tout devient éphémère.

Entre les deux éléments de l'évolution se trouve une voie d'équilibre dans laquelle cohabitent continuité et rupture (pas de l'ordre de 50 % une fois pour toutes, mais une fois 51, une autre fois 48, quelque chose qui vit et qui n'est pas de l'ordre du mécanique ou du mathématique). C'est au travers de cette forme de changement "hybride" que nous pouvons tenter d'avoir une influence sur l'avenir de la profession en imaginant que les règles d'aujourd'hui puissent servir à élaborer celles de demain sans pour autant s'y substituer. l'habitude de la référence au passé ne constitue-t-elle pas un enfermement où le passé devient référence pour le présent ?

En imaginant que la régulation ne soit plus limitée à une simple régularisation mais qu'elle soit l'occasion de création, et qu'elle devienne en quelque sorte une régulation créatrice du vivant, la référence du passé servirait ainsi à bâtir l'avenir. Un avenir, qui serait préparé par l'acquisition de la capacité des plus jeunes à définir eux-mêmes leurs propres règles du jeu dans le sens d'une "normativité" et non dans le sens d'une stricte normalité, qui aplatit tout relief. L'avenir vu sous cet angle se traduit par la vitalité du processus créateur des futurs professionnels et par notre capacité à créer des conditions pour l'activer.

À cette conception de la prévision il convient d'ajouter celle de la rééducation elle-même qui n'est pas une simple répétition de l'éducation mais qui elle aussi s'inscrit dans une logique de projet et donc de projection sur l'avenir. Pour le malade se rééduquer consiste à renaître avec de nouvelles possibilités. Et le rôle du rééducateur est de créer des conditions pour qu'il puisse s'affirmer dans cette nouvelle vie. Il va mettre en place des procédures techniques pour que le malade se bagarre contre elles avec ses moyens et qu'il s'affirme dans sa nouvelle existence pour aller dans un sens d'autonomie.

À partir de ces deux conceptions de l'avenir et de la rééducation, nous trouvons des axes de réflexion pour préparer l'avenir de la kinésithérapie.

L'expérience est précieuse à connaître pour la redécouvrir et pour y trouver de nouvelles expériences. L'élan qui donne de l'envie au malade ou de l'appétit à l'élève (en se formant) est un processus fondamental participant à l'identité du rééducateur.

L'idée de créer des conditions pour activer le processus créateur et celle de mettre en place une régulation créatrice, constituent des centres d'intérêt à privilégier dans la préparation de l'avenir de la profession.

Préparer l'avenir, c'est le rôle de la formation initiale et continue ainsi que celui de la formation des formateurs.

C'est également à partir des conditions créées par la formation que les futurs professionnels entreront dans une démarche de professionnalisation de leur métier, non seulement en s'appropriant les savoirs et les savoir-faire mais en donnant du sens à leurs pratiques et en développant leur savoir être et leur savoir devenir.

C'est dans ce sens que travaille l'institut de formation des Cadres de Santé de Rééducation de Paris depuis 8 ans, en établissant un partenariat avec l'université pour que les futurs responsables de la profession puissent transformer leur expérience professionnelle, en la confrontant à d'autres références que les seules données médicales, et en apprenant à analyser les pratiques de leur profession.

Par Ph. STEVENIN
Docteur en sciences de l'éducation

 

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