Demain, vitamines antioxydantes et AGPI contriburont à la prévention des maladies cardiovasculaires
Si la France est considérée comme le royaume du
"French Paradox", les maladies coronariennes demeurent malheureusement la
première cause de mortalité, toutes causes confondues. Pour
remédier à ce problème de santé publique d'envergure,
les vitamines antioxydantes et les acides gras polyinsaturés apparaissent
comme une solution d'avenir, efficace et peu coûteuse, pour la prévention
primaire et secondaire des maladies cardio-vasculaires.
On parle beaucoup actuellement des supplémentations en vitamine E et
en Oméga-3. Les études épidémiologiques et cliniques
se multiplient permettant ainsi aux scientifiques de mieux comprendre leur
mode d'action et leur rôle dans la prévention des maladies coronaires.
En effet, parmi les vitamines antioxydantes testées, la vitamine E
ou alpha-tocophérol à fortes doses, serait la seule à
réduire le risque d'infarctus non-mortel chez le sujet coronarien.
L'étude CHAOS (Cambridge Heart Antioxydant Study) publiée en
1996, l'étude Monica (1991), les études sur les infirmières
et les hommes du personnel de santé nord américain (1991) ont
clairement montré le bénéfice santé d'une supplémentation
supérieure à 400 Ul/J pendant 200 jours. Cependant, d'autres
résultats d'études comme SUVIMAX et la Women's Health Study
aux Etats-Unis, devraient apporter des précisions sur le rôle
préventif de la vitamine E chez des sujets non coronariens.
En ce qui concerne les autres vitamines antioxydantes, seuls le bêta-carotène
et la vitamine C, ont fait l'objet d'études mais les scientifiques
manquent encore d'éléments pour affirmer un réel effet
favorable.
En revanche, le bénéfice d'une supplémentation en acides
gras polyinsaturés Oméga-3 n'est plus à démontrer.
Après plus de soixante années de travaux scientifiques, il est
admis qu'ils protègent rapidement et efficacement de l'infarctus. En
prévention primaire et secondaire, les nutritionnistes recommandent
2 repas de poisson par semaine ainsi que la consommation d'aliments enrichis
en Oméga-3. Ces AGPI contenus dans les poissons gras des mers froides
réduisent l'incidence de la fibrillation ventriculaire, responsable
des morts subites (soit 50 % des décès coronariens).
À l'avenir, il y a fort à parier que la vitamine E et les AGPI
Oméga-3 seront utilisés couramment en prévention et pour
le traitement des maladies coronaires ce qui permettra à long terme
de réduire les dépenses de santé. Quant aux autres vitamines
antioxydantes, elles nous dévoileront certainement dans le futur des
propriétés encore inconnues. Les vitamines antioxydantes et
les AGPI n'ont décidément pas fini de nous surprendre.
Vitamines antioxydantes et maladies cardio-vasculaires
Les maladies cardio-vasculaires, cause prédominante de mortalité
dans les pays occidentalisés, sont pour beaucoup en rapport avec la
maladie athéromateuse artérielle. Il s'agit d'un processus pathologique
produisant l'épaississement de la couche de la paroi vasculaire en
contact avec le flux sanguin. En réduisant le calibre interne des vaisseaux,
la plaque réduit le débit sanguin et donc l'oxygénation
des tissus. Surtout, cette plaque peut occlure totalement l'artère,
ou se rompre en créant alors les conditions de la formation d'un caillot
sanguin. Les mécanismes de formation d'une plaque d'athérome
sont de mieux en mieux connus et font intervenir des particules circulantes
lipoprotéiques transportant une certaine fraction de cholestérol :
le LDL-cholestérol qui va être oxydé, pénétrer
dans la paroi vasculaire et s'inclure dans des cellules de défense :
les macrophages. Ces dernières se transforment alors en cellules qui
ne bougeront plus et attireront d'autres cellules présentes dans la
paroi des vaisseaux (les cellules musculaires vasculaires). Ces cellules vont
migrer à partir des couches plus profondes de cette paroi et faire
grossir la plaque. Fibrose puis calcium vont l'infiltrer et par là
même la fragiliser puisque cette plaque pourra se déchirer et
se rompre créant un caillot. L'oxydation du LDL cholestérol
est une étape dé du processus. Les molécules antioxydantes
en réduisant cette oxydation vont ainsi réduire la formation
de la plaque. Cependant entre la théorie établie sur des faits
expérimentaux, et la preuve clinique permettant de lutter contre le
phénomène pathologique, il persiste souvent de grandes inconnues.
Or, une stratégie thérapeutique notamment préventive
comme souhaitée ici, nécessite des arguments solides établis
chez l'homme. C'est ainsi que toutes les vitamines antioxydantes testées
n'ont pas fait leur preuve dans ces processus. À l'heure actuelle,
les plus forts arguments sont apportés par et pour la vitamine E ou
alpha-tocophérol, surtout depuis un important travail pharmaco-épidémiologique
d'intervention publié en 1996 par une équipe britannique. Cependant
d'autres études sont en cours, beaucoup plus importantes par les effectifs,
et il est vraisemblable que tout sera dit avec leurs résultats très
attendus sur les préventions primaires et secondaires cardio-vasculaires
par la vitamine E.
Les arguments cliniques dont nous disposons sont de trois ordres ; étude
transversale associant des éléments enregistrés simultanément
sans suivi des patients, études longitudinales prospectives associant
des éléments enregistrés au début du suivi des
patients mais analysés à la fin de la période de suivi,
et enfin une étude prospective d'intervention comparant les effets
de la vitamine à ceux d'un placebo en double insu.
L'étude MONICA sous l'égide de l'OMS avait montré en
1991, que l'incidence des événements coronariens dans 16 populations
de 10 pays européens et Israël, dont les différences n'étaient
que faiblement expliquées par les facteurs de risques classiques, était
négativement corrélée aux taux sériques moyens
des populations. Deux autres importantes études ont alimenté
cette idée d'une relation entre vitamine E et maladie coronaire.
L'étude des infirmières nord américaine a porté
sur 87 245 femmes sensibilisées à leur santé suivies
8 ans par questionnaires réguliers. Leurs apports de vitamine E
étaient évalués par enquête alimentaire et interrogatoire
vis-à-vis d'une supplémentation volontaire par médicaments
vitaminiques. Une réduction du risque coronarien de 33 % était
associée aux consommations de vitamine E supérieures à
208 UI/J. L'étude des hommes du personnel de santé nord américain
organisée de la même façon, a retrouvé des résultats
du même ordre chez 39 910 hommes suivis 4 ans pour des apports
supérieurs à 419 UI/J, soit une réduction du risque de
36 %. Mais association ne veut pas dire relation de cause à effet.
Il manquait donc une étude d'intervention dans laquelle, aléatoirement,
serait donnée de la vitamine E, ou du placebo avec un suivi de quelques
années. Ce travail a été fait chez 2 002 hommes et femmes
suivis jusqu'à 991 jours (médiane = 510). La vitamine E
a été prescrite à la dose de 800 puis 400 UI/J (268
à 537 mg/j) versus un placebo chez des patients coronariens authentifiés
par des lésions athéromateuses des artères coronaires
constatées à la coronarographie. Les résultats sont clairement
en faveur d'une réduction statistiquement significative du risque d'infarctus
du myocarde non mortel de 77 % observée au-delà d'une durée
de 200 jours. La mortalité cardio-vasculaire globale n'était
cependant pas modifiée statistiquement (minime augmentation non significative),
ni la mortalité totale. La conclusion est donc que la vitamine E prévient
le risque d'infarctus non mortel chez des patients connus comme coronariens.
Mais la mortalité notamment coronarienne n'était pas réduite.
Il s'agissait d'une prévention secondaire. De futures études,
actuellement en cours (Women's Health Study aux Etats-Unis, ou SUVIMAX en
France), permettront de clarifier le rôle de la vitamine E sur la prévention
primaire, c'est-à-dire chez des sujets non connus comme coronariens.
Quant au mécanisme d'action, il reste au stade d'hypothèses.
Les autres vitamines antioxydantes n'ont pas démontré de façon
concordante, dans toutes les études rigoureuses pratiquées,
un tel effet favorable. Concernant le béta-carotène, seul a
pu être démontré un bénéfice coronaire chez
les hommes fumeurs dans l'étude d'observation de population longitudinale
des hommes du personnel de santé nord américain. Par rapport
aux apports alimentaires ou supplémentés les plus faibles, une
dose de plus de 14 390 UI/J réduisait les infarctus de 70 %.
Mais là encore, association ne veut pas dire relation de cause à
effet. Pour la vitamine C, malgré de nombreux arguments favorables
expérimentaux ou hémodynamiques chez l'homme, seule est montrée
une association négative entre les plus fortes administrations de vitamine
C (en fait plus de 45 mg/j) et un risque réduit d'accident vasculaire
cérébral mortel chez les sujets de plus de 65 ans au cours d'un
suivi de 20 ans. Les accidents coronariens n'ont pas été modifiés.
En définitive, en se fondant sur des arguments physiopathologiques
et expérimentaux sérieux, il apparaît qu'une supplémentation
de vitamine E pendant plus de 200 jours à dose supérieure à
400 UI/J réduit le risque de survenue d'un infarctus du myocarde chez
des sujets coronariens, sans toutefois réduire la mortalité.
D'autres études encore en cours devraient permettre de conclure plus
clairement vis-à-vis du bénéfice apporté par une
supplémentation en vitamine E. Les autres vitamines antioxydantes ne
semblent pas pouvoir apporter d'aussi notables démonstrations. Ont-elles
un effet ou cet effet est-il dépendant d'autres éléments
non compris encore et/ou mis en évidence ?
Acides gras polyinsaturés n~3 et prévention cardio-vasculaire
Les principaux acides gras de la série n~3 sont l'acide alpha-linolénique
(18:3 n~3), le précurseur et les acides eicosapentaenoïque (EPA)
(20:5 n~3) et docohexaénoïque (DH4) (22:6 n~3). Le 18:3 est surtout
rencontré dans l'huile de colza et de soja, les EPA et DHA dans les
poissons gras des mers froides.
Le 18:3 (n~3) est un acide gras essentiel tout comme le 18:2 (n~6) (linoléique)
ce qui signifie que l'organisme humain ne peut pas synthétiser ces
deux acides gras. L'apport externe de ces acides gras indispensables au bon
fonctionnement de l'organisme est donc nécessaire, avec un certain
équilibre entre les deux familles n:3 et n:6. En effet, ces deux familles
entrent en compétition pour les mêmes systèmes enzymatiques.
Il semble qu'un rapport dans la nourriture de 18:3 n~3/18:2 n~6 de 1/5 pourrait
être l'idéal pour un équilibre parfait.
Au cours des derniers 30 ans, on a privilégié l'apport
en acides gras n~6 en conseillant la cuisine avec des huiles très riches
en ces acides gras (tournesol, maïs), en vue de faire baisser, autant
que faire se peut, le cholestérol sérique. L'acide linoléique
(18:2 n-6) paraît être l'un des acides gras les plus sensibles
à la péroxydation et consommé abondamment, ne semble
pas être associé avec une protection de la mortalité cardio-vasculaire
ou celle de toutes causes. L'explication pourrait être, comme nous l'avions
observé chez les agriculteurs de Moselle, qu'une trop grande quantité
d'acide lonoléique bloque le métabolisme de l'acide linolénique
(18:3 n~3), un résultat confirmé récemment chez l'homme
utilisant des acides gras deutérés. Une trop grande quantité
d'acide linoléique pourrait donc causer une déficience relative
en acides gras n~3, indispensables pour le développement du cerveau
de l'enfant, mais aussi pour l'hémostase et la santé en général.
Acide alpha-linoléique, réactivité
plaquettaire et accidents coronariens
Dès 1964, Paul Owren en Norvège démontrait que seul l'acide
alpha-linolénique pouvait diminuer l'adhésivité plaquettaire,
et donc la prédisposition pour la thrombose, un résultat confirmé
chez le rat par A. Nordoy.
Chez l'homme, nous avons confirmé que cet acide alpha-linolénique
était le seul acide gras qui inhibait l'agrégation plaquettaire
et l'activité coagulante des plaquettes. Son rôle dans la prévention
de la thrombose chez l'homme a été montré par notre étude
de prévention secondaire de l'infarctus par le régime Crétois.
Dans cette étude randomisée chez 600 patients coronariens après
un premier infarctus, nous avons comparé l'effet du régime prudent,
riche en acide linoléique, habituellement prescrit par les cardiologues
et les diététiciens à des habitudes alimentaires de type
méditerranéen, enrichies en légumes et fruits, avec un
apport plus important d'acide oléique et d'acide alpha-linolénique
(multiplié par trois). Après 27 mois de suivi en moyenne, la
mortalité cardiaque et les infarctus non mortels étaient réduits
par 73 % dans le groupe avec régime Crétois à comparer
au régime prudent. Comme cette protection extraordinaire apparaissait
déjà après deux mois sans régime, sans que l'on
observe de baisse de la lipémie, il paraît évident que
cette protection était liée à la prévention de
la thrombose, responsable d'infarctus, plutôt que celle de l'athérosclérose
dont les effets nécessitent beaucoup plus de temps pour se manifester.
Dans le plasma des patients soumis au régime Crétois les modifications
associées à cette protection, semblent être, en premier
lieu, la quantité d'acide alpha-linolénique semblable à
celle que l'on trouve chez les Crétois mais aussi chez les Japonais
de l'île de Kohama. A noter que les Crétois et les Japonais semblent
présenter actuellement la meilleure espérance de vie du monde,
et la plus basse mortalité coronarienne.
Acide alpha-linolénique et mort subite
Dans notre étude de prévention, aucun des patients consommant
le régime Crétois n'a été victime d'une mort subite,
alors que 8 patients du groupe témoin sont décédés
de cette façon dramatique. Il a été montré chez
l'animal que les acides gras en n~3 du régime protégeaient de
la fibrillation ventriculaire, et donc de la mort subite, un résultat
confirmé chez l'homme récemment.
Les études faites en Australie chez le rat ont montré que parmi
les huiles du commerce, seule l'huile de colza, riche en acide linolénique,
mais relativement pauvre en acide linoléique, protégeait contre
la fibrillation ventriculaire, à comparer aux huiles d'olive, de soja
ou de tournesol. Dans notre étude de prévention, les patients
du régime Crétois consommaient en plus d'huile d'olive (1/3
de la graisse d'ajout) de la margarine de colza qui fournissait la presque
totalité de l'acide linolénique ingéré. A noter
que les Japonais, la plus basse mortalité coronarienne des pays industrialisés,
cuisinent essentiellement à l'huile, principalement l'huile de colza.
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