Libres propos sur la main
et le toucher en kinésithérapie
Notre
activité professionnelle masso-kinésithérapique, nous
amène à développer une sensibilité au toucher
peut-être un peu supérieure à la moyenne des individus.
Nous avons la chance davoir une activité professionnelle
où la relation à lautre, lécoute active prédomine.
Le maniement de la disponibilité silencieuse, et de la proximité
gestuelle souvent difficile font partie de nos outils de base. Métier
de communication par excellence, la kinésithérapie mérite
que l'on sarrête sur quelques définitions, quelques concepts
auxquels il faudrait se référer pour comprendre certains comportements
de nos malades qui ne manquent pas de sexprimer un jour ou lautre
dans notre pratique. Loin de prétendre explorer les innombrables pistes
que ce champs somato-psychique offre, cet article suggère quelques
réfléxions sur des acquis tellement ancrés dans nos modes
de prise en charge que lon ne songe pas à sy attarder.
Le toucher a pour définition : lun des
cinq sens pour lequel nous percevons par contact ou palpation certaines propriétés
physiques du corps.
Quant à toucher il est défini de la façon suivante :
La connaissance physiologique de la peau suffit-elle à comprendre tous les signes que nous adressent nos patients comment gérons-nous les interdits du toucher omniprésents dans notre culture ?
Dans toutes ces situations, vous faites intrusion dans un territoire intime et votre geste, est vécu comme une agression , une attaque sans déclaration de guerre. Les réponses auquelles vous aurez droit peuvent aller du geste de recul discret à une attitude fuite mal contrôlée voire une insulte pour harcèlement parfois accompagné dun toucher rapide et brutal appelé dans certains manuels crochet du droit ou claque japonaise selon la forme dutilisation de la main. Cette communication que vous avez souhaité établir sest accompagnée dun langage silencieux qui ne sarrête pas aux limites du corps, vous avez pénétré un espace symbolique intime. Chacun dentre nous a des territoires dont il a défini les frontières au cours de son histoire, de son vécu corporel. Ces territoires symboliques décrits par E.T.HALL sont schématiquement au nombre de quatre. Ce sont :
Cest surtout dans ces deux derniers espaces symboliques
que sinscrivent les actes et gestes kinésithérapiques
et lon entrevoit aisément la difficulté de certains patients
à vivre ces touchers indispensables à lévolution
de leurs traitements par des mains expertes à qui lon ne peut
presque rien cacher.
Chacun de ces espaces a des frontières, donc un dedans et un dehors,
des amis et des intrus. Lindividualisation croissante de notre société
à laquelle nous assistons fait que ces espaces tendent à sélargir.
Le langage corporel base de toute communication humaine tend à se réduire
à sa plus simple expression rendant plus difficile pour les malades
dexprimer des objectifs à leurs soins et nespérant
souvent pas grand chose de nos rééducations si ce nest
(et ce nest pas rien) une disparition des phénomènes douloureux
associés aux pathologies qui les ont conduits à nous rencontrer.
Ce terme toucher mapparaît plus chargé de sens et probablement
plus juste aux messages que nous sommes amenés à délivrer
lors de nos rencontres kinésithérapiques avec nos malades.
Le contact, le toucher en kinésithérapie ne serait-il pas le
toucher des mots dans le cur des mains ?
La main : cest la partie du corps située à
lextrémité du bras, l'organe du toucher et de la préhension
avec ses cinq doigts dont lun (le pouce) est opposable aux quatre autres
doigts.
La main est capable de combiner une infinité de mouvements. En cela
elle se distingue de la machine. En fait, ce sont les combinaisons qui sont
infinies, non les mouvements. De même que la colonne vertébrale
peut décrire une infinité de courbes dans des limites très
étroites de sa mobilité, les vingt sept pièces osseuses
de la main peuvent combiner une infinité dangulations mais dans
des secteurs petits et avec des limitations étroites. Car non seulement
ces vingt sept degrés de liberté sont limités par les
dimensions, les forces et amplitudes de chaque articulé digital, mais
même à lintérieur de ce système, le jeu de
chaque doigt est limité par la position de ses voisins et du poignet.
La main est lorgane du toucher par excellence mais il nest pas
le seul, les deux mètres carrés de peau de notre corps aussi.
Mais la main est lorgane des sens le plus mobile dans lespace.
A un moindre degré, le pied nest pas à oublier.
Organe du toucher, les mains donnent et reprennent la vie.
Ce sont les mains qui sont indispensables pour couper le cordon ombilical,
pour porter lenfant, le nourrir, et laccompagner dans toutes les
étapes de son développement psycho-sensori-moteur. Sans des
mains caressantes, fermes, sensibles, lenfant ne progresse pas et lon
connaît les conséquences de ces enfants sans amour.
Les mains nous accompagnent dans la mort, elles sont souvent les dernières
caresses ou les derniers contacts de celui qui passe à lorient
éternel. Les mains lavent, habillent le corps et le transportent à
ce lieu quelquil soit qui nous sépare définitivement du
monde des vivants.
Mais que seraient-elles sans leur association aux paroles avec lesquelles
elles sont le plus souvent partenaires ?
Cest un lien interactif qui prend valeur déchange, de dialogue.
Les mots seraient alors un élément essentiel pour permettre
la distinction des êtres, leur séparation dans la fusion qui
est suggérée par le toucher. Les mots seraient créateurs
de liens.
Nos mains peuvent nous apparaître comme parfaites, comme tout autre
organe ou organisme puisque toutes ses parties sont en convenance complexe
entre elles et avec lensemble de lêtre que nous sommes.
Mais ne serait ce pas une perfection partielle ? Ne ferions-nous pas
souvent la confusion entre la main et luvre des mains ?
Si nos mains étaient différentes, nos uvres ne le seraient
pas car seuls nos outils seraient adaptés différemment. Ainsi,
on peut dire que la main est une perfection limitée, mais luvre
des mains est peut-être illimitée mais imparfaite. car sil
y a plusieurs façons de bien faire avec ses mains il y a encore plus
de façons de mal faire.
En notre fin de siècle, même si nos mains étaient des
tentacules, ou des pinces nos outils ne seraient probablement pas différents
de ce quils sont ; puisque de plus en plus ils nous échappent
et travaillent tout seuls.
Paradoxe de cette fin de siècle, parmi les outils manipulateurs le
plus en retard cest précisément celui qui remplacerait
la main : la prothèse.
La main en hébreu, nous dit Annick de Souzenelle, se dit YAD
; cest la lettre YOD du tétragramme, elle est
liée à la connaissance YADA en hébreu, qui
signifie je connais mais aussi jaime. Il sagit pour les hébreux
de la connaissance expérimentale, celle que lhomme prend de la
femme qui porte lenfant la première et le fait naître,
celle que tout homme prend de tout élément de la création.
De tout élément du MA précise de Souzenelle
en le pénétrant dans la profondeur de son mystère, cest
à dire, dans ce quil recèle en tant quappartenant
au monde du MI. Le MA et le MI désignant
lextérieur et lintérieur des choses, lécorce
ou la surface de la peau qui appartient au domaine de la manifestation et
la pulpe qui conduit au noyau à lêtre intérieur.
La racine MA est la racine mère de tous les mots signifiant
la manifestation tels que matières, maternel, main, humain, maintenant,
etc.
La racine MI trouve sa correspondance en grec dans la racine MU
qui a permis la formation de mots illustrant le monde des archétypes
tels que fermer la bouche, se taire et être initié.
Ces racines ont donné en Français des mots tels que muet, mystère,
et aussi mythe.
Sils sont distincts, cet intérieur et cet extérieur ne
sont jamais séparés et le symbole les unirait. Séparés,
que resterait-il dhumain dans cette peau séparée de son
noyau.
Ainsi, si le symbole unissant lhomme dans le monde et le monde de lhomme,
la main dans tous ses actes, ses gestes et fonctions ne serait plus seulement
une main en soi, un organe en soi, effecteur du cerveau, un segment de membre
mais une main en moi, en nous ?
Les mains ne sont pas une partie de nous qui gesticule, elles sont nous qui
nous exprimons, elles sont notre moi. La main qui touche, est touchée
et plus exactement est touchée par ce quelle touche. Permettrait-elle
de résoudre le problème de soi et de lautre ?
Comparer à lil, un autre organe des sens très riche,
lil na pas dil pour regarder la rétine,
ni de doigt pour en tâter limage. Quand lil contemple
une illusion, aucun doigt ne peut vérifier sur la rétine labsence
dimage ; tandis quune main qui toucherait une illusion ne
se sentirait pas touchée par elle. La main se sent elle-même
dune sensation de même nature que celle par laquelle elle sent
les choses.
Ainsi dans un instant aussi rapide que lil voit la forme et la
couleur à la fois, la main sent et sait ce qui est alter et ce qui
est ego, lun est senti et ne se sent pas, lautre sent et est senti.
La main qui touche est un acte volontaire, contrairement aux quatre autres
sens qui proposent un monde donné, la main se donne au monde. La main
touche lautre en tant que partie du monde et en tant que volonté
dans le monde.
La main est seule à permettre à lhomme le pouvoir de référence
à soi-même et de distinction de soi-même. Ce pouvoir donne
au toucher une force particulière de conviction. Ne doit-on pas croire
plus volontiers ce quon touche de soi que ce qui apparaît à
la vue ?
Certes tous les sens enrichissent notre intelligence sensible dans ce travail
sur soi et pour les autres. Par le toucher, grâce à la main,
cest toute la sensibilité qui est sollicitée, (pardon
pour les scientifiques et autres psychanalystes) celle de la physiologie inférieure,
du corps et celle de la physiologie supérieure, de lesprit.
La connaissance de lautre ou dun objet par les quatre autres sens
est lobjet dune intégration dont les connections cérébrales
sont le relais obligatoire. Pour la connaissance par la main les corrélations
se font sur place. La main pense et agit par elle-même.
Le toucher est un instrument de connaissance de soi et de communication par
les questions, les réponses, le palper, linformation, léchange,
qui se font dun doigt à lautre dans un vrai dialogue total.
Anaxagore nous dit que lhomme est le plus intelligent des êtres
parce quil a des mains le débat sest ouvert lorsque Aristote
lui a répondu quil a des mains parce quil est le plus intelligent
des êtres.
A vrai dire, les fonctions de la main ne seraient-elles pas celles de lintelligence
elle-même ?
Langage corporel : Ce serait la prise de conscience de son propre corps
et la façon dont sexprime cette prise de conscience. Le langage
corporel cest aussi lensemble des mouvements conscients et inconscients
qui animent le corps ou les segments du corps. cest un moyen dexpression
non-verbale et de relation avec le monde extérieur que le corps et
le geste mettent à la disposition de lhomme. Ce langage suppose
que deux protagonistes se trouvent en présence : celui qui émet
et celui qui reçoit ; lun et lautre devant être
susceptibles de comprendre.
Ce langage est donc fait de mouvements qui signifient bouger au sens large
et de gestes qui signifient expression , manifestation. Le geste serait un
mouvement signifiant. Si lon considère que le langage non-verbale
est certainement plus ancien que la communication verbale, la parole, aurait-elle
été donnée à lhomme pour cacher sa pensée ?
Quelle conscience nos patients ont-ils de leur corps et de son langage ?
Nont ils intégré que des co-verbaux ?
La conscience : Elle serait daprès le dictionnaire le sentiment
de soi-même, ou le mode de sensibilité générale
qui nous permet de juger de notre existence : cest ce que les métaphysiciens
nomment la conscience de moi.
La conscience est aussi le sentiment intime, immédiat, constant de
lactivité du moi dans chacun des phénomènes de
sa vie morale telle est la définition donnée par le dictionnaire
des sciences philosophiques.
Je vous ferai grâce de la définition religieuse (le sentiment
des fautes commises). Je ne maventurerai pas plus dans la définition
neuro-anatomique qui reste encore une notion trop floue et essentiellement
psychologique ; mais je reprendrai ces quelques phrases de Molière :
- Mais, Monsieur, mettez la main à la conscience , est-ce-que vous
êtes malade ?
Ainsi dans le malade imaginaire, Molière situe la conscience au niveau
du cur. La main posée sur la conscience permettrait-elle de sexaminer
de bonne foi ?
Ne mettons-nous pas la main sur la conscience pour affirmer parfois ce que
nous avons à dire, pour être sûr que nos propos sont entendus
?
Jean-Pierre ZANA
M.C.M.K., responsable du module de psychologie
Efom Paris
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