Entretien
avec
Pierre Portero
Entretien
avec Pierre Portero, Maître de Confé-rences Université Paris XII et Chercheur
à l’Institut de Myologie, Groupe Hospitalier Pitié Salpêtrière, Paris.
Un parcours kinésithérapique peu classique, qui de la pratique hospitalière
à la formule 1 le conduit aujourd’hui à avoir une habilitation à la direction
de recherches et demain peut-être un poste de professeur des universités.
FMT - Quel
regard portez-vous sur la formation en kinésithérapie ?
Pierre Portero -
les conditions d’enseignement dans les écoles de kinésithérapie actuellement
sont probablement meilleures que les conditions d’enseignement dans les universités
où le nombre croissant d’étudiants oblige à donner de l’enseignement scientifique
un aspect très abstrait, qui rend difficile les acquisitions. C’est pour cela
probablement que l’université est un modèle très sélectif, alors que les écoles
de kinésithérapie où la pratique domine, on favorise le travail en petit groupe
qui lui même favorise les acquis. D’autre part, la sélection se fait à l’entrée,
ensuite, l’objectif est que tout le monde sorte diplômé ; à l’université tout
le monde rentre et il y en a peu qui sortent. Plus on va vers le 3ème cycle,
moins il y a d’étudiants qui sortent. Enfin, à l’université, les étudiants
sont beaucoup plus livrés à eux-mêmes ; celui qui est incapable d’avoir une
démarche spontanée de recherche personnelle, d’amélioration de ses connaissances
en allant dans des bibliothèques, en lisant des livres etc., risque très rapidement
d’être dépassé. Par contre ce qui fait la richesse de l’enseignement à l’université
c’est la recherche qui enrichit les contenus et assure l’étudiant d’un enseignement
de qualité, à la pointe des connaissances. En kinésithérapie ce n’est pas
le même mode de fonctionnement ; je pense que les écoles de kinésithérapie
n’ont pas bénéficié de toutes les évolutions scientifiques tout simplement
parce que les enseignants n’ont pas toujours de liens avec la recherche. D’autant
plus qu’il n’existe pas réellement en France de recherche en kinésithérapie,
contrairement à la Belgique, aux pays européens où aux Etats-Unis, où la kinésithérapie
est enseignée dans des structures universitaires avec des structures de recherche
institutionnalisées où la plupart des enseignants en kinésithérapie sont des
enseignants-chercheurs.
FMT - Serait-il
difficile d’envisager une évolution favorable de l’enseignement en France
en relation avec l’université ?
PP -
Ce que je constate, c’est que les jeunes diplômés sortant de l’école, devraient
avoir plus d’acquis fondamentaux, mais ce n’est pas le cas. Il y a un décalage,
les nouvelles connaissances scientifiques ne sont pas toujours intégrées dans
les programmes théoriques ou de pratique (je ne voudrais pas généraliser,
il y a certainement beaucoup de gens qui lisent des revues scientifiques et
non professionnelles). D’une façon générale la profession de kinésithérapeute
est une formation professionnalisante sans issue, tant qu’il n’y aura pas
de passerelles avec l’université qui favoriseront l’appropriation des acquis
scientifiques pour une meilleure compréhension des pratiques kinésithérapiques.
FMT - Quel
est votre appréciation de la formation continue ?
PP -
Dans la perspective de la formation continue la profession ne pourrait trouver
une reconnaissance et l’évolution n’est possible qu’au travers de passages
à l’université. Ainsi, on pourrait imaginer un modèle de formation initiale
où les connaissances théoriques seraient enseignées par des enseignants-chercheurs
et des cadres kinésithérapeutes-chercheurs référents dans leur domaine de
compétence, qui travailleraient en partenariat avec d’autres cadres praticiens
pour l’enseignement des techniques et des applications thérapeutiques. Ainsi,
pour la formation continue, où il faudrait faire le tri en terme de contenus
de l’enseignement. En effet, la plupart des techniques au niveau de la profession
ne sont pas validées. On valide des services, les unités de services, des
actes mais on ne valide pas les techniques. Cela me parait un peu aberrant
; par exemple, pour le massage qui est préconisé depuis des millénaires, on
n’a pratiquement aucune donnée scientifique. Il y aurait une démarche de recherche
à réaliser, de validation scientifique des techniques que ces résultats fassent
plaisir ou pas aux praticiens. Il faudrait donc sortir des techniques empiriques
à visées commerciales essentiellement. Je crois qu’il faut un peu plus de
sérieux mais pour cela il faudrait une démarche au niveau de la profession
, au niveau national, une institutionnalisation de la recherche. Cela ne veut
pas dire que toutes les techniques kinésithérapiques non validées scientifiquement
sont mauvaises, mais il faut faire le tri, essayer de progresser et si la
kinésithérapie ne passe pas tout de suite à l’université une autre possibilité
serait qu’il y ait des formations non plus seulement de type Diplôme d’Université,
mais des formations universitaires qui soient ouvertes aux kinésithérapeutes
et qui conduisent par passerelle à des deuxième et troisième cycle. Il y a
suffisamment de kinésithérapeutes qui ont fait leurs preuves, obtenant un
DEA (diplôme d’études approfondies) dans le domaine de l’ergonomie, de la
physiologie ou de biomécanique. Ils ont démontré qu’ils étaient compétents,
qu’ils avaient leur façon de faire et leur façon de voir et qu’ils pouvaient
très bien acquérir la méthodologie de la recherche générale.
FMT - Quels
liens entre votre parcours de kinésithérapeute, de cadre, et celui actuel
de chercheur ?
PP -
Mes deux démarches sont dépendantes. Par exemple, si je prends le travail
que j’ai fait en thèse qui porte sur les effets de la microgravité simulée
chez l’homme, les résultats obtenus sont du même ordre que ceux trouvés chez
les spationautes. On simule les effets de microgravité chez l’homme en prenant
des sujets que l’on allonge pendant plusieurs semaines tel que cela a été
fait en ex-URSS et aux Etats-Unis en gardant les gens allongés de 1 à 4 mois.
En kinésithérapie nous sommes quotidiennement confrontés aux troubles des
patients soumis au décubitus prolongé. Les travaux de recherche entrepris,
permettent d’envisager des mesures prophylactiques ou curatives pour contrecarrer
ces effets.
Je crois qu’il ne faut pas forcément rechercher à l’intérieur de la profession
les solutions. Celles-ci ne peuvent être envisagées sans la rencontre avec
d’autres spécialités. Il faut s’enrichir au travers des autres spécialités,
au travers des gens qui font de la biomécanique, qui font de la cardiologie,
de la génétique etc. Il faut comprendre l’évolution de ces spécialités et
des sciences fondamentales pour essayer de comprendre certains mécanismes
pathologiques, certaines évolutions des maladies pour mieux réfléchir aux
moyens thérapeutiques à mettre en œuvre.
FMT - Mais
est-ce que tout cela ne nous éloigne pas trop de patient ?
PP -
Non, je ne crois pas, au contraire, cela permet d’enrichir la réflexion vis-à-vis
du patient. Je crois que c’est fondamental, cela permet de dissocier les cas,
d’avoir des perspectives en terme d’évolution, de choisir les méthodes les
plus appropriées en fonction de chaque patient. Au DU de Myologie, lorsqu’on
entend un conférencier dire : “il y a 5 ans on a diagnostiqué cette maladie
comme étant de tel type et finalement, avec l’évolution scientifique et technique
on s’aperçoit que maintenant ce n’est pas du tout cette maladie-là mais celle-là”.
c’est ce type de progression dont il faut tenir compte pour faire évoluer
nos traitements kinésithérapiques. On ne peut plus aujourd’hui envisager le
renforcement musculaire par exemple comme nous l’avons enseigné il y a dix
ans. Nous ne pouvons plus envisager les mobilisations passives sans tenir
compte des connaissances récentes sur les structures osseuses et articulaires
en anatomie ou en biomécanique. C’est cela s’intégrer à la communauté scientifique.
Quand on nous parlera de biologie moléculaire, de génétique ou de biomécanique
on aura la formation minimale et nécessaire pour comprendre certains écrits
scientifiques et les propos de certains conférenciers sur leur recherche.
Si je reviens un instant sur la musculation : Depuis 1981, les travaux de
certains chercheurs ont montré qu’il ne sert à rien de faire de séances avec
multiples séries. Une série de répétition à une certaine charge est nécessaire
mais suffisante. Envisager non plus la musculation comme étant une recherche
de limite maximale supportable par un individu, mais plutôt la limite suffisante
et nécessaire pour obtenir les effets recherchés. Si on veut obtenir les effets
sur la masse musculaire ou sur la force, une série est suffisante, pourquoi
proposer au sujet des multiples séries ? Il y a peut-être d’autres effets
(sur la mécanique et sur l’endurance), mais en termes de masse et de force
(le plus souvent recherchées en post-traumatique) il faut se poser la question
autrement. Bien souvent, on multiplie les méthodes, on les conjugue au point
de ne plus savoir ce qui est efficace. On ne saura pas quelle méthode peut
suffire pour obtenir les effets recherchés. L’analyse des travaux récents
permet de faire le bon choix en fonction des effets recherchés en évitant
la surcharge du système, la fatigue musculaire, les notions de surentraînement
auxquels sont souvent confrontés les athlètes. Ce genre de données récentes
gêne. Si on annonce dans une salle de musculation qu’une série est aussi efficace
que deux, trois ou dix, les pratiquants de la musculation sont d’emblée suspicieux,
c’est quasiment dogmatique. Dans n’importe quel livre depuis des générations,
on peut lire que ce sont 2,3,4 répétitions qui sont nécessaires pour obtenir
des effets musclant, alors qu’aujourd’hui on a des données extrêmement précises
qui permettent de montrer la quantité minimum nécessaire pour avoir des effets
musclant en termes de masse et de force et que plus de volume de travail ne
donne pas forcément plus de résultats. Quant à l’endurance musculaire c’est
autre chose, elle fait référence à d’autres paramètres physiologiques. La
force et la masse c’est de la musculation. De multiples séries permettent
d’augmenter l’endurance. La question essentielle à se poser avant d’entreprendre
tout acte rééducatif est : quel objectif veut-on atteindre ?
C’est comme le stretching qui est en grande vogue, on n’a pas vraiment des
données précises sur les exercices de stretching, du moins sur les effets
exacts et les mécanismes mis en jeu. Souvent les techniques sont en avance
sur les explications mais dans certains cas les techniques n’ont aucun effet
objectif. Après, si on peut admettre une méthode qui marche à 50% ou dire
que c’est une méthode qui ne vaut rien. Les techniques kinésithérapiques efficaces
ne devraient-elles pas être des techniques qui sans marcher à 100% devraient
au moins être efficaces bien au delà de 50% des cas. Là il faut remettre en
cause beaucoup de choses, cela peut être douloureux pour beaucoup de kinésithérapeutes.
Un autre exemple : il s’agit de l’électrostimulation. Les résultats des expérimentations
sont obtenues sur l’animal (stimulation chronique, 8 à 24 heures par jour,
électrodes implantées directement sur les nerfs ou sur les muscles), mais
chez l’homme les résultats ne sont pas aussi évidents. Il est démontré actuellement,
qu’une séance d’électrostimulation n’est pas plus efficace qu’une séance de
musculation, mais avec des effets moins favorables pour l’électrostimulation.
La seule justification de l’électrostimulation c’est l’incapacité à contracter
de façon maximale les muscles. Sur ce problème-là il y a un consensus scientifique.
Malheureusement on voit un foisonnement de méthodes...
FMT - Alors
qu’attendez vous pour imaginer un congrès de recherche en kinésithérapie ?
PP -
C’est une question que je me pose. Actuellement, il y a une fois par an une
journée de recherche de rééducation au niveau national organisée par Bois-Larris
où la recherche en kinésithérapie qui n’est pas institutionnalisée et donc
peu développée, tente d’exister, de faire le point et d’aller aussi chercher
ailleurs que dans la kinésithérapie des informations provenant des chercheurs
non kinésithérapeutes compétents et avertis sur beaucoup de domaines. L’année
dernière, peut-être à cause de la Coupe du Monde de Football (sic), nous avons
annulé la journée de recherche en rééducation alors qu’il y avait des conférenciers
extrêmement intéressants. C’est un exemple type. Donc je ne crois pas qu’il
y a une volonté professionnelle d’aller dans ce sens, et parce que les jeunes
étudiants et diplômés ne sont pas sensibilisés dans leur formation initiale
à ce type d’approche. L’objectif dans des services ou dans l’activité libérale
répond plus à des critères économiques (multiplier les actes pour s’en sortir)
sans trop se poser de questions. Je ne dis pas que personne ne se pose de
questions, mais je crois que c’est la vision générale que j’ai et il faut
faire respirer la profession.
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