Les alicaments :
rêve, réalité... ou cauchemars ?

La 39ème Journée annuelle de nutrition et de diététique a consacré une de ses sessions aux “alicaments”. Des conférenciers étaient invités à se demander : entre les aliments et les alicaments, où situer la frontière ?
Alicament, vous avez dit alicament ?
Alicament, le mot n’est pas très juste ni très suggestif, tout comme la chose incertaine et hybride qu’il désigne. Mi-aliment mi-médicament, ni aliment ni médicament, pourtant, au-delà du terme, il y a bien un rêve ou plutôt des rêves. Rêves pour le public, de produits alimentaires qui apporteraient et garantiraient la santé et le bien-être. Rêves pour les industriels de nouveaux produits créatifs avec des records de ventes. Rêves pour les chercheurs en nutrition de résoudre les déficiences et les carences. Rêves enfin pour les pouvoirs publics de contrôler cette effervescence et de profiter des progrès de la science et de l’industrie.
Rêves ou cauchemars ? Les conférenciers et participants de la 3ème JAND avaient une opinion sur la question, mais semblaient convaincus que le rêve avait de fortes chances de devenir réalité.

L’aliment qui guérit est-il un aliment pour demain ?
L’aliment ne saurait être un médicament, souligne le Dr Dominique Baelde (DGCCRF, Paris). Or, “les consommateurs sont à la recherche d’un supplément de bien-être à travers leur alimentation, afin de préserver au mieux leur capital santé”… Le grand public est prêt pour les alicaments, selon le psychosociologue Saadi Lahou, aidé par la promotion à manger des choses naturels et préventifs. Ainsi on pourrait considérer l’aliment comme le premier médicament.
La croyance selon laquelle on est ou devient ce que l’on mange : l’homme cherche des substances qui agiraient comme une médecine douce…

Allégations, vous avez dit allégations ?
Ces allégations sont aujourd’hui entourées de règlements et de justificatifs scientifiques, avec une mobilisation des chercheurs pour établir l’intérêt des aliments “fonctionnels” c’est à dire capable d’agir sur une fonction de l’organisme. L’étape supplémentaire, non encore autorisée serait de faire apparaître su l’étiquette d’un aliment ses propriétés.
Mais les certitudes scientifiques ne sont pas très nombreuses et les plus enthousiastes comme Gérard Pascal (directeur scientifique Nutrition humaine et sécurité alimentaire, INRA, Paris) considèrent qu’il y a là “un défi à relever” et reconnaissent qu’il reste “un long chemin à parcourir…”. Les chercheurs notent aussi qu’il faudra faire de gros efforts pour que ces allégations deviennent un fait positif pour le consommateur. Ce qui suppose qu’il doit être informé et éduqué pour recevoir des messages qui eux devront être garantis par des instances au-dessus de tout soupçon.

Des compléments alimentaires aux aliments enrichis
Autre voie d’accès vers les alicaments : les compléments alimentaires, “produits destinés à être ingérés en complément de l’alimentation courante, afin de pallier l’insuffisance réelle ou supposée des apports journaliers”, comme le définit le Dr Baelde. Présentés sous forme de comprimés, ils sont censés apporter tout ce que l’alimentation quotidienne ne fournit pas. En fait, une alimentation équilibrée suffit aux besoins de chacun en vitamines, minéraux, etc…, mais ces petits plus quasi médicamenteux sont très appréciés notamment par ceux qui croient se prémunir ainsi de désordres alimentaires qu’ils entretiennent par ailleurs. Autre “nouveauté” de ces dernières années : les aliments enrichis… en tel ou tel nutriment censé ne pas être consommé en quantité suffisante (magnésium, fer…). La population en manque t-elle ? Sauf cas particulier, rien n’est moins sûr. Mais tout se passe comme si ça ne faisait pas de mal et même pouvait apporter un bénéfice. Les aliments enrichis vont-ils détrôner les “pauvres” aliments normaux? Ne vont-ils pas nous permettre de nous fatiguer moins et de consacrer ainsi plus de temps à la télévision avec d’un coté le paquet de chips enrichi de quelque
chose et de l’autre le comprimé correcteur de carences ou d’excès ?

Les ventres pleins à la recherche de produits miraculeux
Contrairement à S. Lahlou, qui fait le lien entre la notion d’équilibre et l’alicament, le Pr. Pierre Louisot (Faculté de médecine Lyon Sud, Oullins) observe un déséquilibre réel qui crée le besoin ou le souci de l’alicament. Les “ventres pleins” de nos sociétés riches répugnent à dépenser autant d’énergie qu’ils en consomment. D’où la recherche de produits miraculeux, capables de rétablir la situation. Aux Etats-Unis, figure emblématique de ce point de vue, où les obèses sont en nombre considérables et les linéaires envahis de boites aux vertus mirifiques. Au lieu de modifier son hygiène de vie, le ventre plein préfère faire compliqué. C’est pourquoi il recherche des aliments santé (au contraire des aliments maladie) comme si ce n’était pas l’usage que l’on fait de chaque aliment qui est au bout du compte décisif. Il est possible que certains produits “introduits avec circonspection dans une alimentation équilibrée” puissent avoir un effet bienfaisant à long terme. Ce qui mérite d’être étudié avec le plus grand sérieux. En attendant, la place est libre pour les poudres de perlimpinpin, les aliments fabuleux et les indispensables alicaments. Malgré tout, les nutritionnistes rappellent que c’est l’équilibre et la variété de l’alimentation qui sont les plus importants.

Aliment, médicament ou aliments ?
Un constat pourrait-il réunir les divers points de vue exprimés ? Pour le moment et jusqu’à preuve du contraire, un aliment reste un aliment et non un médicament. Ce n’est pas une potion pour hypocondriaque, un concept pour magasins ou restos branchés, un mirage tout juste bon à être vendu et acheté. C’est un produit utile, en principe sain et naturel, et qui se mange si possible avec plaisir, qui appartient à la culture et se transmet par la tradition. Tant que les hommes seront nombreux à avoir ce sentiment, rien peut être ne sera définitivement perdu !

CERIN, 89, rue d’Amsterdam, 75008 PARIS
Tél : 01 49 70 72 20

Tous droits réservés

ARCHIVES
FMT Médical


[Retour au sommaire]