La gamelle du détenu
Enquête à la maison darrêt de
Dijon
Comment se nourrit-on en prison ? Après celle de lécole, de lhôpital ou de larmée, qui a fait lobjet de diverses études (et critiques), la qualité nutritionnelle de lalimentation proposée aux détenus vient à son tour dêtre passée au crible. Couronné par le prix CERIN de nutrition, le travail réalisé par la diététicienne Florence Schaller-Lanier, dans le cadre dun projet déducation sanitaire, ne prétend pas au statut denquête nationale Avec toute sa modestie mais aussi toute sa précision, il présente la situation dune maison darrêt : celle de Dijon.
Disons-le tout net : lenquête menée à Dijon ne permet pas de savoir réellement ce que mangent les détenus. Car elle na pu mesurer en détail ce quils laissent ou non dans leur gamelle. Elle sest principalement donnée pour but dévaluer ce qui leur est servi.
À cet égard les appellations qui figurent au menu, quand elles ne sont pas succinctes ou imprécises, semblent assez souvent trompeuses : ce qui est annoncé comme un sauté de buf aux olives peut être à larrivée un buf bourguignon. Le riz Valenciennes devenir un riz nature. La quiche aux poireaux se transformer en pizza. Et les courgettes au gratin peuvent être simplement au jus, sans la moindre trace de fromage...
Manque de variété
Après avoir soupesé la valeur de leurs dénominations, lenquête sest attaquée aux mets eux-mêmes, catégorie par catégorie. Elle livre surtout une conclusion : si lassociation entre les différents groupes daliments est relativement variée, le choix des aliments semble quant à lui assez limité. Mis en avant par les détenus, ce manque de diversité est confirmé par lanalyse du contenu des repas.
Du côté des entrées, les crudités sont trop rares, alors que les cuidités essentiellement des légumes cuits en conserve (betteraves, poireaux ) dominent : les produits frais sont quasi absents. On assiste à la répétition quasi identique de ces premiers plats dune semaine sur lautre
Le même reproche sapplique aux plats principaux, pour lesquels reviennent sans arrêt les mêmes aliments et les mêmes recettes. Le tout dans un excès de viandes grasses, de charcuteries et parfois dabats. Considérant que la population carcérale est à haut risque vasculaire, notamment parce quelle fume beaucoup, lenquête souligne que cet excès peut être dommageable. Les viandes maigres manquent trop souvent à lappel.
La garniture des plats comprend des légumes verts une fois sur deux : dans 90% des cas en conserves, dans 10% des cas surgelés ; jamais de produits frais. Les féculents sont bien représentés, et assez variés : pommes de terre, purées, flageolets, riz Pour les légumes en somme, la critique des investigateurs porte essentiellement sur le manque de variété des recettes.
Quant aux desserts, ils sont eux aussi très répétitifs. Ils se composent à 41% de produits laitiers (5 à 6 par semaine seulement ), 30% de fruits au sirop ou en compotes (les fruits cuits sont en excès) et 16% de fruits frais (mal représentés et en quantité insuffisante). Les produits laitiers ne sont pas assez proposés, et sont eux aussi quasi identiques dune semaine sur lautre. Lenquête déplore labsence de variété dans le choix des fromages, des fromages frais et crèmes. Les petit-suisses natures et les yaourts aromatisés (servis les uns comme les autres une fois seulement tous les quinze jours) représentent à eux seuls la catégorie des laitages.
Des apports caloriques satisfaisants
Les quantités servies sont néanmoins convenables, et lapport calorique journalier, de lordre de 2800 calories, peut être considéré comme satisfaisant. A condition de manger toute sa ration ! Ce qui ne semble pas être toujours le cas : les entrées comme les salades composées, les betteraves, le céleri vinaigrette ou encore les plats comme les abats sont en effet souvent délaissés. En moyenne, lapport énergétique quotidien comprend 16% de protéines, 36% de lipides et 48% de glucides. Les protéines sont surtout apportées par les viandes ou équivalents (poissons, ufs) et les charcuteries. Ces dernières, en compagnie des viandes grasses, sont à lorigine dune cuisine relativement riche en graisses. Le beurre y a par contre une place très faible. Le pain couvre plus de la moitié des apports en glucides, mais ceux-ci demeurent insuffisants.
Pas assez de fruits et de produits laitiers
Les minéraux sont bien représentés, à lexception du calcium, dont les apports dépassent à peine les 600 mg par jour (au lieu des 900 mg conseillés chez ladulte, voire des 1200 mg conseillés chez les adolescents et les femmes enceintes...). Le manque de produits laitiers est criant, et on peut redouter ses effets sur la santé osseuse.
Cette même lacune a aussi des conséquences sur les apports vitaminiques. Si, grosso modo, la plupart des vitamines est bien représentée, on constate un apport limite en vitamine B1 et B6 : du fait notamment du manque de produits laitiers et de fruits frais, ainsi que labsence de diversité de lalimentation. Lintérêt de la vitamine B1, notamment, est manifeste en cas dantécédents dalcoolisme (ce qui nest pas rare en prison, souligne lenquête). Les anciens buveurs, ainsi que les fumeurs, nombreux eux aussi parmi les détenus, ont fréquemment des carences en vitamine B1.
Les apports en vitamine C sont également insuffisants, à cause du manque de crudités et de fruits frais. Ils sont dà peine 70 mg par jour, alors que les apports conseillés sont de 80 mg par jour chez le non fumeur et de 120 mg chez le fumeur ! Or, la majorité des détenus fume... Les mineurs et les femmes enceintes ont droit à une distribution supplémentaire de fruits et de produits laitiers, mais cette mesure est insuffisante pour couvrir leurs besoins en calcium et en vitamines.
Conseils aux intendants et cuisiniers...
On pourrait en somme résumer lintérêt
pratique de cette radiographie de lalimentation des détenus dijonnais
en formulant les conseils suivants :
accroître la diversité et la variété des
entrées, des plats principaux et des desserts ;
diminuer la place des charcuteries et des viandes grasses ;
augmenter celle des légumes frais, ou crus, ou cuits sous vide
(catégories pratiquement toujours absentes), ainsi que celle des fruits
frais ;
augmenter et diversifier celle des produits laitiers
Cest à ces conditions que les excès et les carences constatées pourraient être corrigés. Aux dernières nouvelles, F. Schaller-Lanier fait état, depuis son enquête, dune petite augmentation de la consommation de fruits
La nutrition enseignée aux détenus
Peut-on apprendre la nutrition en prison ? Sans doute pas plus mal ou aussi bien quailleurs, si lon en croit lexpérience des ateliers diététiques mis en place à la maison darrêt de Dijon par Florence Schaller-Lanier. Je travaillais en binôme avec une infirmière, et nous organisions des groupes de cinq détenus au maximum, confie-t-elle. Nous avons recruté des personnes de tous niveaux, intéressées et intéressantes, qui choisissaient leurs thèmes : léquilibre alimentaire, lamaigrissement, alimentation et grossesse, alimentation et sport Chaque atelier durait une heure, et permettait de répondre à nombre de questions. Avec peu de place, de moyens et doutils, nous avons tout de même, la deuxième année, touché autour de 200 personnes. Un bilan, à mes yeux, extrêmement positif.
Centre de Recherche et dInformation Nutritionnelles
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