DES MOTS QUE L’ON MANGE
Petites histoires à savourer


Peu d’activités humaines ont suscité autant de réflexions, de contes, d’anecdotes que la table et son art, bref que la gastronomie. Car manger est non seulement une impérieuse nécessité, mais aussi un plaisir qui conditionne nos rapports sociaux... Dans un ouvrage récent, “Petites histoires savoureuses des mots que l’on mange”, Robert Henri, un Français de souche émigré au Canada, nous offre une ballade dans le temps et l’espace, cueillant ici ou là des brins de culture gastronomique...

Les anchois de Monte-Christo

On attribue à Alexandre Dumas, la recette suivante : “glissez un filet d’anchois enroulé dans une olive dénoyautée. Mettez l’olive dans un merle, le merle dans une caille, la caille dans un faisan, le faisan dans une dinde, la dinde dans un cochon de lait et faites rôtir sur un feu de bois”. Bien entendu, le vrai gourmet ne mange que l’anchois !

Des bonbons à louer

“Une sucée, un sou !” C’est ce qu’un vendeur ambulant sicilien hurlait au siècle dernier dans les rues à l’intention des petits miséreux “les picciotelli”.

Son matériel très simple, comprenait un tabouret, un réveil, une ficelle d’environ un mètre et quelques bâtons de sucre candi. Pour un sou, un gamin pouvait sucer pendant une minute de bonbon attaché à la ficelle ; lorsque le réveil sonnait, le bonbon lui était arraché d’un coup sec. Et la sucette passait dans la bouche d’un autre client…

Café de singe mais pas monnaie de singe…

En Birmanie, on avait tenté de faire pousser du café en altitude, mais l’expérience se révélant décevante, on l’abandonna. Pourtant, les plants de café poussent toujours à l’état sauvage, et les singes s’en régalent. Ils ne digèrent que l’enveloppe charnue, la graine elle-même, non comestible, étant rejetée avec leurs excréments.

Ces graines de café ainsi “parfaitement nettoyées” sont ramassées par les tribus de montagne et vendues à prix d’or. Au Japon, le prix du “café de singe” est 10 fois plus élevé que celui des autres cafés.

Histoire quelque peu semblable pour les fruits de l’arganier (genre d’olivier sauvage qu’on ne trouve que dans le sud-ouest du Maroc) : ils sont consommés par les chèvres et les chameaux. Le noyau retrouvé dans les déjections donne une amande oléagineuse fournissant l’huile d’argan.

Comment trouver une épouse à table

Selon l’écrivain Léo Larguier (1876 - 1950), c’est simple :
Elle a bon appétit, mais ne se hâte point, accueillant également chaque plat sans y revenir jamais :
Elle est sérieuse, patiente et dévouée. Epousez-la ! C’est la compagne des bons et des mauvais jours, celle qui ne désirera que ce qu’elle possède.
Elle a un gros appétit, se hâte comme si elle devait prendre un train, rit franchement entre les bouchées :
Si vous êtes sûr de vous, vous aurez là une femme excellente, un peu ronde et brusque. Son amour sera peut-être tyrannique, mais aussi robuste et solide.
Elle déchiquette sa côtelette comme un poisson pour n’en sucer que l’os ; elle cherche la moelle de la pointe de son couteau :
Méfiez-vous ! Elle est chicanière et soupçonneuse, jalouse aussi. Elle fouillera dans vos poches quand vous changerez de veste.
Elle met de chaque côté de son assiette, soigneusement, à gauche la mie, à droite la croûte :
Vous ne la connaîtrez jamais complètement. Elle est ambiguë, méthodique, froide et secrète ; une femme sûre mange la croûte avec la mie.
Si on sert du poulet :
- Elle prend la cuisse : épousez-la ! Elle n’est pas très délicate, mais elle est simple, bien portante et sans détours.
- Elle prend le blanc de l’aile : épousez-la parce qu’elle sera douce, un peu dolente et tendre.
- Elle n’aime que le croupion, le cou et la peau grillée de la carcasse : jetez votre serviette, et fuyez !

Les fraises de Mr Frézier

Au début du XIIIe siècle, un officier de marine français fut chargé d’établir la cartographie du Chili et du Pérou. Botaniste amateur, il ramena cinq plants d’un fruit inconnu, Fragaria chiloensis, qu’il acclimata dans son jardin de Plougastel en Bretagne. Ces plants ne fructifièrent pas, mais leur floraison permit de polleniser les espèces sauvages, donnant de gros fruits.

L’officier se nommait François Amédée Frézier !

Petite histoire gastronomique du Goncourt

Edmond Huot de Goncourt est à l’origine de l’Académie des Goncourt, fondée par testament en 1896. Composée de 10 membres, elle décerne chaque année un des prix littéraires les plus recherchés... après un déjeuner traditionnel au restaurant Drouant à Paris.

Dans son testament, Edmond de Goncourt avait stipulé que le repas devait coûter 20 francs par convive. Aujourd’hui encore, les académiciens Goncourt payent cette somme (l’équivalent de 20 centimes), et mangent avec des couverts en vermeil gravés au nom de leur prédécesseur. Suivant une tradition scrupuleusement respectée, ils ne boivent au cours de ces repas que du “blanc de blanc”, et les menus sont annoncés en même temps que le nom du lauréat. Ainsi, en 1933, le nom d’André Malraux (lauréat pour La condition humaine) fut associé au menu suivant : huîtres - brochet boulangère - dindonneau rôti, pommes en liard - cèpes à la bordelaise - fromages - glace pralinée - fruits.

La dame est-elle tostable ?

Contrairement à la croyance, le mot “toast” n’est nullement d’origine anglaise. Il vient de l’ancien français tosté, grillé, participe passé de toster, dérivé du latin populaire tostare.

Ce furent en fait les Anglais qui, empruntant le mot français toste, eurent la curieuse idée de placer une tranche de pain grillée au fond d’une coupe avant de la remplir avec de la bière ou du vin. Ils se passaient ensuite la coupe à tour de rôle, le dernier qui buvait profitant du toste.

Cela donna lieu à l’histoire suivante... Une autre coutume voulait qu’on goûtât, en hommage, l’eau du bain des belles dames ! Or, Ann Boleyn, la seconde femme d’Henri VIII d’Angleterre, prenait un jour un bain entourée de courtisans empressés, lesquels puisaient un verre d’eau de sa baignoire et la buvaient. L’un d’eux s’abstint donnant comme raison : “Je me réserve le toast !”. L’histoire ne dit pas ce qu’il advint de cet audacieux seigneur, mais la belle Ann en perdit la tête puisque, plus tard, le roi la lui fit couper pour adultère, trahison et autres babioles.

Voltaire écrivit plus tard : “Les Anglais, qui se sont piqués de renouveler plusieurs coutumes de l’Antiquité, boivent à l’honneur des dames : c’est ce qu’ils appellent toster ; et c’est parmi eux un grand sujet de dispute si une femme est “tostable” ou non, si elle est digne qu’on la “toste”.”

Un menu pas trop lourd

Sanctorius (1561 - 1636), un médecin italien, qui étudiait les phénomènes physiologiques (digestion, assimilation, métabolisme, etc...) prenait ses repas dans une chaise suspendue, équilibrée d’un contrepoids. Quand il avait absorbé une certaine quantité d’aliments et que la chaise touchait le sol, il considérait le repas comme terminé... Jérôme Cardan, également médecin, mais aussi mathématicien et philosophe italien du XVIe siècle (1501 - 1576), inventeur du système de suspension qui porte son nom, était, lui aussi, obsédé par l’effet de la nourriture sur son corps. Il prenait donc ses repas installé sur une grande balance afin de constater si le poids de la nourriture ingérée entraînait un accroissement correspondant du poids de son corps ! A vos balances...

Petites histoires savoureuses des mots que l’on mange - Robert Henry - Coll. Le Français tel qu’on le parle - Ed. Frison-Roche 1998

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