Psychologie
et Kinésithérapie
Une relation essentielle encore mal acceptée
Jean-Pierre ZANA Cadre de santé en kinésithérapie,
maîtrise en psychologie clinique
EFOM Paris
Lenseignement
de la kinésithérapie comprend depuis plusieurs années
un module de psychologie et de psycho-sociologie. Inspiré de celui
des psychomotriciens il me semble très mal adapté à notre
pratique kinésithérapique et pourrait être très
nettement amélioré. Chaque institut de formation en masso-kinésithérapie
organise cet enseignement dans le respect des textes officiels en faisant
appel soit à des enseignants kinés ayant fait des études
universitaires en psychologie, mais ils sont rares, soit à des psychologues
cliniciens le plus souvent.
A lEFOM, je suis chargé de cet enseignement depuis quil
est devenu obligatoire (1986) et jai pu voir évoluer lintérêt
des élèves pour cette matière qui se situe à la
frontière de notre pratique kinésithérapique en parallèle
avec laccroissement des difficultés socio-économiques
que connaît notre pays. Dans le cadre de ce module en 3ème année,
je propose aux étudiants deffectuer un travail écrit de
5 pages environ autour dune relation thérapeutique qui a particulièrement
retenue leur attention. Ainsi, chaque année, jaccumule des «
bouts de vie » soignants-soignés où les étudiants
racontent et tentent danalyser les modes de relations quils réussissent
à établir avec certains de leurs patients en essayant den
dégager des enseignements pour leur future pratique. Parfois ces écrits
sont douloureux pour le jeune confrère en formation, parfois ils posent
des questions auxquelles des années dexpérience ne suffisent
pas pour trouver des réponses satisfaisantes, parfois enfin, ils abordent
des thèmes qui peuvent sembler anodins et qui cachent de vrais problèmes.
Celui que nous publions là fait partie de cette dernière catégorie.
A travers son écrit, létudiante sinterroge sur le
sens que lon doit donner à laccueil. Ce sont ses mots,
ses réflexions, ses questions, on y découvrira un peu de sa
personnalité et de sa jeunesse, aussi il conviendra dêtre
attentif, critique, mais sans sévérité si lon veut
utiliser ses remarques pour faire progresser nos modes daccueil et de
communications avec nos patients daujourdhui et nos clients de
demain.
Laccueil en kinésithérapie
« Encore
sous le choc du malheur qui venait de lui arriver, il savança
à laveuglette vers le lieu quon venait de lui indiquer.
Trop préoccupé par ses pensées, il ne distingua pas les
locaux, mais fut frappé par le sourire, la disponibilité, la
chaleur qui soudain lenvahissaient. Il venait de franchir pour la première
fois, le seuil de cet Institut. Plusieurs mois plus tard, il reparlait encore
de cet accueil qui lavait aidé à gravir les marches du
monde hospitalier. »
Histoire rêvée ou vécue, peu importe, elle a longtemps
hanté mon imaginaire de soignante.
Comment accueillons-nous ceux qui découvrent pour la première
fois nos mondes hospitaliers ?
Et, devons-nous accorder à la fonction daccueil, une place centrale
dans le processus de soins ?
Lors de mon dernier stage hospitalier, jai pu avoir des réponses
à mes interrogations sur les représentations que se font les
patients sur laccueil et les soignants. Ainsi, ce travail a été
pour moi, loccasion de réfléchir à des perspectives
nouvelles en tant que stagiaire et future soignante.
Cas
clinique :
Accueillir, du latin accipio
signifie prendre pour faire venir à soi, recevoir, prendre quelque
chose de la main de quelquun. Cest donc lart de recevoir,
cest donner lhospitalité. Pendant cette période
de six semaines, jai rapidement constaté que les procédures
daccueil ont des conséquences importantes sur la relation soignant-soigné
qui va sétablir. Or, cet accueil me paraît souvent très
stéréotypé, ainsi, en adoptant les mêmes fonctionnements
daccueil, il en résulte les même schémas récurrents.
Malgré mon peu dexpérience professionnelle, il me semble
pourtant difficile de sengager dans une relation dont on croit connaître
lévolution.
De plus, si laccueil est facilité par limportance du comportement
du soignant vis à vis du soigné, le patient lui-même et
linstitution sont dautres facteurs qui agissent sur la façon
daccueillir.
Nicolas est un adolescent âgé de dix sept ans, vivant chez ses
parents avec sa grande sur, il est étudiant en terminale scientifique.
Il ma été confié pour sa rééducation
dès son arrivée dans le service. Et, la relation soignant-soigné
qui sest installée a été plus que difficile.
Il y a un mois, Nicolas a été victime dun accident de
plongeon en eau peu profonde. Le pronostic vital a été mis en
jeu à la suite de son accident. Aujourdhui, le diagnostic est
lourd, Nicolas est atteint dune tétraplégie haute (paralysie
motrice et sensitive des quatre membres).
Avec les membres de léquipe soignante, Nicolas semble avoir établi
une relation assez froide, les sourires et les rires se font plutôt
rares sauf quand il sait quil va rentrer chez ses parents, le week-end.
Le comportement surprotecteur de ses parents se fait énormément
ressentir. Lattente vis à vis du personnel soignant est grande.
Jai pu constater que plus lincertitude est grande, plus langoisse
est présente, et plus la demande des parents est forte vis à
vis du personnel : être rassuré sur le devenir de leur enfant
est leur souci premier.
Cependant, en ce qui me concerne, mes connaissances encore trop inexpérimentées
ne me permettent pas de répondre avec certitude à ces interrogations.
Dautant que les mots nont pas la même signification quand
ils sont prononcés par les uns ou par les autres. Je préfère
donc recommander à ses parents de poser leurs questions au médecin.
Dès les premières questions, une certaine ambiguïté
sinstalle : les parents craignent les non-dit, alors que le seul souci
de léquipe de rééducation est de rester réaliste
et prudente. Je ressens chez eux une certaine méfiance, la relation
est difficile ce qui influence Nicolas.
La souffrance de Nicolas sexprime différemment tous les jours
: abattement, mutisme, hyperactivité ou dynamisme exagéré.
Pour lui, laccident était évitable : directement responsable
de sa situation, sa culpabilité est encore latente.
Lors des séances de rééducation, son agressivité
verbale se fait fréquemment ressentir et les accusations sans fondement
pleuvent.
Sa douleur morale, sans corrélation avec les signes cliniques et radiologiques,
est bien réelle. La rupture avec sa vie précédant laccident,
sa vie avec ses parents semble plus que génératrice dangoisses.
Le deuil de cette ancienne vie ne semble pas encore réalisé.
Nous sommes loin de la douleur telle que nous la percevons en masso-kinésithérapie,
mais, cest cette douleur quil va falloir prendre en compte.
Linstitution de rééducation :
Elle détermine une part de laccueil des patients et de leurs
parents, au travers des valeurs quelle a choisies : il me semble avoir
observé que dès larrivée dans le service, Nicolas
a été pris par linstitution.
Les parents étant relégués à un rôle subalterne.
Leur avis est pris en compte le plus souvent à condition quils
montrent suffisamment de personnalité pour se faire entendre. Dans
le meilleur des cas, certaines alternatives de traitement leur sont expliquées,
généralement, leur autorisation était nécessaire
(transfusion), mais quelque fois, ils sont mis devant le fait accompli (vaccination).
Laccueil dans cette institution se déroule en plusieurs étapes
:
- linscription : un dossier
administratif complet est à remplir par les parents.
- la visite de pré-admission : elle se déroule généralement
quelques jours avant ladmission. Pour Nicolas, son état physique
justifiant son hospitalisation immédiate, cette visite na pas
eu lieu.
- laccueil, le jour de lentrée : le transport seffectue
par ambulance, le patient est en brancard. Laccueillant est généralement
le soignant que le hasard désigne, celui qui est présent. Arrivé
dans sa chambre, plutôt la chambre qui lui est présentée
comme la sienne, linventaire des affaires personnelles est réalisé.
Puis, le personnel travaillant ce jour là est présenté,
mais les visiteurs référents ne sont pas obligatoirement présents.
En ce qui concerne le rééducateur, à lheure de
la technique, de linformatique et des progrès scientifiques,
celui-ci peut être compétent dans ses gestes techniques mais
quen est-il de sa disponibilité dans sa capacité daccueil
à lautre ?
Ma position de soignante :
Ma façon daccueillir Nicolas est dabord de le regarder
afin de lidentifier, cest par laspect physique que jai
commencé ma représentation de lui. Plutôt bienveillante,
mon regard étant pourtant bien le reflet de ma disponibilité
intérieure, je me trouve face à un regard indifférent,
hostile même, et un comportement gestuel réservé, inhibé,
lensemble constitue rapidement une situation difficile quil faudra
améliorer.
Accueillir ce patient cest bien sûr le reconnaître dans
sa maladresse et sa fragilité, cest laccepter dans son
identité, son originalité, sa différence. Cependant,
je me suis aperçue que laccueil (par toute léquipe)
est lié à la description faite de lui et ceci bien avant notre
première rencontre. En effet, avant même son arrivée dans
le service, des informations circulent (daprès le dossier) sur
son milieu social, sur le contexte familial : la famille est aisée.
Les membres de léquipe soignante, dans la crainte dune
famille exigeante, décident dinstaurer une relation ferme et
quelque peu distante.
Jai moi-même adopté cette attitude de fermeté. Pourtant,
je considère quon ne peut soigner un patient sans tenir compte
de son environnement familial. Sans lui conférer un rôle thérapeutique,
intégrer la famille dans le processus de soin me paraît capital
: ainsi le patient et sa famille doivent se sentir soutenus, accompagnés
dans leur souffrance. En ce qui concerne les parents de Nicolas, la relation
de confiance ne sest pour ainsi dire jamais établie comme je
lai expliqué précédemment.
Accueillir Nicolas cest aussi respecter sa dignité. Face à
un bilan dressant ses déficiences (telles que lincontinence urinaire,
le déficit respiratoire), ses incapacités (à se déplacer,
à salimenter seul) et sa dépendance (pour la toilette,
le sondage urinaire) aussi importantes quelles soient, mon but est malgré
tout de redonner à Nicolas confiance en lui. Puisquon reconnaît
chez lui des progrès possibles, il me semble important de lui rendre
son droit dêtre acteur de ses soins et de lui permettre de retrouver
une autonomie suffisante en gérant ses liens de dépendance.
Ce désir dautonomisation nest-il finalement pas responsable
de ces problèmes thérapeutiques rencontrés pendant toute
la durée de notre relation soignant-soigné ?
La résistance thérapeutique de Nicolas à légard
de la rééducation que jai voulue entreprendre avec lui,
est source de malentendus : même face à des exercices adaptés,
quils soient simples ou difficiles, le refus catégorique devient
de plus en plus fréquent. Malheureusement, ce malaise na pu être
expliqué avant mon départ.
Avec un certain recul, il me semble que les objectifs fixés au départ
à propos de la rééducation de Nicolas nont pas
été vraiment atteints. Peut être étaient-ils mal
adaptés ou plutôt, correspondaient-ils à son attente ?
Peut-être avait-il une image du soignant plus maternelle, plus protectrice
? : image que Nicolas a dailleurs retrouvé plus facilement avec
les infirmières et les aides-soignantes notamment dans les soins quotidiens
plus intimes tels que la toilette, lhabillage et lalimentation.
Conclusion :
Malgré mon peu dexpérience professionnelle, le principe
daccueillir était pour moi daccepter lindividu tel
quil est et de respecter sa dignité. Mais en définitive,
que signifie vraiment ce mot respect ? Selon Kant : « Le respect serait
un mélange damour ou dattirance et de répulsion,
attitude par laquelle nous comprenons autrui sans nous identifier à
lui. ».
Avoir des égards envers lautre, porter attention et considération
à lindividu que nous accueillons dans le service sont pour moi,
aujourdhui, des valeurs plus quessentielles. Ces valeurs sont
bien sûr personnelles et absolument subjectives, mais elles se font
plus prégnantes aujourdhui dans laccueil que je réserve
aux patients qui me sont confiés. Sans faire du malade un assisté,
ni même linfantiliser, le soignant se doit de rester malgré
tout rassurant.
Cette expérience renforce également chez moi lidée
du rôle important de la psychologie dans léquipe soignante.
Les connaissances psychologiques peuvent éclairer, renseigner sur le
caractère du patient, la manière de laborder, de lencourager,
de le soutenir dans ces moments difficiles.
Les premiers moments dans une nouvelle structure sont les plus difficiles
et les plus angoissants, laccueil se doit dêtre de qualité.
Mais en ce qui concerne Nicolas ainsi que tous les autres patients pour qui
le séjour en institution sera long, il me semble que laccueil
commence à larrivée mais quil est aussi à
recommencer tous les jours et quil ne se finit jamais.
K. HALIM-LAIRLOUP - 3ème année
EFOM - École Boris Dolto - Paris
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