Quand
la Chine sattablera
Rencontre avec Marc Mangin
Un
livre récent, Perspectives Chine, dessine le portrait de la Chine de
demain : ce que vont devenir le marché chinois, léconomie,
la politique
Nutri News, a rencontré son auteur, Marc Mangin, avec une question
principale : comment sesquisse lavenir nutritionnel de «
lEmpire du Milieu »
Nutri
News : Quest-ce qui a changé ces dernières années
dans la production agricole et alimentaire chinoise ?
Marc Mangin : En matière de production agricole, les Chinois ont changé
de régime depuis les années 80. En 1978, le passage de léconomie
planifiée à léconomie socialiste de marché
a marqué le début dune certaine libéralisation.
La Chine produisait du riz, quelques céréales de base, elle
pêchait du poisson
Tout passait par les magasins dEtat,
avec une circulation limitée des échanges et de largent.
La tendance était de consommer ce qui était produit. Le nouveau
régime a doublé le prix dachat des céréales
aux paysans et a commencé à libéraliser. Ceux-ci sont
devenus propriétaires des outils de production, ont commencé
illico à être plus productifs, ont investi dans des produits
plus rentables
On assiste depuis à une diversification de lactivité
rurale.
Par ailleurs, la production locale a un prix : une tonne de céréales
produite et stockée revient à la Chine 30 % plus cher quune
tonne de céréales qui serait importée. Il faut donc sattendre
à un développement des importations, et à un transfert
progressif de la main duvre agricole vers lindustrie, où
les besoins de développement sont aussi très importants. Mais
la Chine devra néanmoins continuer à produire de quoi se nourrir
: tout importer serait très dangereux, et aucun pays na intérêt
à être tributaire de ses importations ou de ses exportations.
Les dirigeants chinois en sont conscients, et lauto-suffisance alimentaire,
pour eux, est le garant de la stabilité et de lunité du
pays.
NN
: Quelles sont les conséquences de cette évolution sur lalimentation
quotidienne ?
MM : La quantité et la qualité de lalimentation se sont
accrues. Des produits nouveaux sont apparus, et la consommation na fait
quaugmenter. Depuis 30 ans maintenant, la consommation des ménages
double tous les dix ans. La Chine a retrouvé sa boulimie davant
1949, époque où il y avait de très gros consommateurs
Depuis 1993 et la chute des dirigeants conservateurs, le phénomène
est devenu de plus en plus visible. Le pays est entré dans une phase
de développement irréversible. Aujourdhui, Promodes estime
que le potentiel dhypermarchés est de 60 pour Pékin et
dautant pour Shangaï. Ces deux bassins de population peuvent faire
vivre plusieurs chaînes. Carrefour est le principal investisseur étranger
sur place, et les magasins narrêtent pas douvrir.
NN
: Que trouve-t-on dans ces hypermarchés ?
MM : On y trouve surtout des produits locaux, car les importations sont soumises
à des taxes énormes. Le marché du camembert est à
lévidence pour le moment des plus restreints! La production a
été suffisamment diversifiée pour permettre dalimenter
des hypermarchés, mais la consommation na pas atteint un niveau
qui permette de vendre des produits onéreux. Très peu de Chinois
ont par ailleurs voyagé et leur degré douverture aux produits
culturellement nouveaux est encore très restreint. La nouvelle consommation
est essentiellement une consommation de masse. Certes sur 1,5 milliard de
Chinois on na pas obtenu 1,5 milliard de consommateurs. La Chine reste
un pays rural, avec de très grandes disparités de revenus. Les
consommateurs sont actuellement au nombre de 40 à 60 millions, mais
avec un potentiel de croissance considérable.
NN
: Que mange-t-on aujourdhui en Chine ? Perçoit-on une évolution
des rapports entre les différents nutriments (protéines, glucides,
lipides
) ?
MM : La demande de protéines sest accrue, ou du moins la possibilité
de la satisfaire. Les ufs, le poisson sont traditionnellement très
appréciés, mais aussi le porc, le poulet, le canard. Le buf
et, plus encore le mouton, sont dintroduction récente. A la différence
de ce quon observe en France, on voit peu de bétail en se promenant
en Chine
Particularité en matière de protéines
: les Chinois mangent du chien, et une race de chien jaune est élevée
spécialement pour la consommation. Par contre, il ne leur viendrait
pas à lesprit de manger du lapin, perçu comme un petit
animal gracieux quil serait cruel ou indécent de mettre dans
son assiette.
Le ratio viande/légumes reste cependant différent de celui des
Européens. Les Chinois consomment beaucoup de riz, de soja, des nouilles
pour la soupe, des pâtes en friture. Ils cultivent et mangent de plus
en plus de légumes: tomates, champignons, pommes de terre, un peu de
salades
Les fruits sont variés et produits en abondance, stockés
et surtout mis en conserves.
NN
: Quels corps gras utilise-t-on en Chine ?
MM : Les huiles de soja, de coprah, et pour les assaisonnements de sésame
La graisse de porc est aussi très employée. Au Tibet, on trouve
du beurre de yack. Il y a sans doute des progrès à faire pour
produire et apprécier des corps gras plus raffinés
NN
: Boit-on des boissons alcoolisées ?
MM : Le vin, produit grâce à des cépages venus de France,
commence à être très recherché. On le préfère
aux alcools forts, même si lalcool de riz reste évidemment
traditionnel. Une bouteille de vin chinois coûte environ 40 F, contre
80 à 100 F pour une bouteille de vin de table dimportation. Les
Chinois produisent aussi une bière mondialement connue, qui est une
de leurs boissons favorites.
NN
: Comment vous apparaît la cuisine chinoise aujourdhui ? Subit-elle
des évolutions ?
MM : La cuisine chinoise fait appel à tous les sens : la vue, le toucher,
louïe, lodorat, le goût
Les Chinois sont gourmands.
Ils aiment particulièrement le sucré et tout ce qui est doux
au palais. Ils mangent peu épicé hormis dans quelques
régions-, mais surtout parfumé. Ils sont culinairement conservateurs
et leurs goûts demeurent traditionnels, liés à leur province
dorigine. Dans le Nord, on préfère au riz les céréales
comme le blé, le pain. Dans lEst, à Shangaï, on sacrifie
surtout au poisson. Dans le Centre (Setchuan), on mange plus de légumes
et de plats épicés
Toutes ces cuisines sont bien sûr
représentées à Pékin. Même si la cuisine
chinoise peut intégrer beaucoup déléments, elle
demeure assez réticente à lintroduction de nouveautés
« exotiques », surtout à la campagne. En ville, une ouverture
paraît se dessiner. Les plus riches mangent des mets plus chers et plus
variés. Pékin offre aussi des restaurants étrangers et
occidentaux de toute sorte. Nombre dentre eux servent une cuisine «
internationale » : ce sont surtout des endroits chers, où il
est bien vu de se montrer.
NN
: Cet accroissement sensible de la consommation dont vous parlez donne-t-il
en définitive une sensation déquilibre, ou au contraire
dinsuffisance, voire de pléthore ?
MM : La proportion denfants obèses retient lattention.
Lobésité devient, en Chine comme dans dautres pays
du monde, un problème de santé publique. Le Mc Donald y rencontre
un grand succès, mais des comptoirs rapides, des chaînes locales
de fast food chinois se développent aussi. Jeunes, et parfois moins
jeunes, mangent gras et sucré, comme dans beaucoup dautres pays
Comme ailleurs aussi, lévolution devrait aller vers des produits
de meilleure qualité et plus dexigence de la part du consommateur
: vis-à-vis de ce quil mange, mais aussi vis-à-vis de
lui-même et de sa silhouette. On peut imaginer quavec lapparition
progressive dune certaine attention au corps, dune certaine coquetterie,
viendra le souci de la diététique
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