Le Forum des Biotechnologies a ouvert le débat sur un sujet d’actualité qui affirme d’emblée sa vocation à devenir un lieu privilégié d’information et de d’échanges entre la presse et les plus grands acteurs de la recherche génétique. Cette première édition a porté sur les nouveaux enjeux, scientifiques et économiques, du décryptage du génome humain et végétal. Il est plus important que jamais de réfléchir aux enjeux du décryptage du génome alors que : - d’une part les scientifiques impliqué dans le projet Human Genome project (HGP) devraient annoncer d’ici fin juin l’achèvement du décodage du patrimoine génétique de l’homme. - d’autre part les chercheurs de Monsanto en collaboration avec l’Université Washington de Seattle ont réalisé début avril le décryptage complet du génome du riz et l’ont mis gratuitement à la disposition des membres du Programme international de séquençage du génome du riz, l’ISRGP. “Sommes-nous à un tournant de l’histoire ?” intervention du Professeur Jean Dausset, Prix Nobel de Médecine “Faut-il trouver de nouvelles voies de partenariat entre recherche privée et recherche publique ? Faut-il repenser sous un autre angle les principes de la brevetabilité dans le domaine du végétal et de l’animal ? Sans doute. Il faut quoi qu’il en soit encourager toute initiative qui met à la disposition de l’ensemble de la communauté scientifique internationale les découvertes en matière de séquençage des génomes, quels qu’ils soient. La recherche a bien changé depuis le temps où les chercheurs pouvaient faire de grandes découvertes à l’aide de quelques pipettes et parfois d’un microscope. Les grands mécénats philanthropiques se font rares bien que moi-même j’aie bénéficié du legs important d’une généreuse donatrice. Les chercheurs doivent trop souvent sacrifier leur miraculeuse liberté d’antan. Ils ont dû ainsi prendre l’habitude de réfléchir aux applications possibles de leurs recherches fondamentales en cours. La recherche est désormais souvent tributaire de l’industrie avec laquelle elle travaille en partenariat. Elle s’en trouve effectivement plus efficace, mais je ne peux m’empêcher parfois de penser que mes jeunes confrères auront plus de mal que par le passé à trouver “ce qu’ils ne cherchaient pas”, et qui est parfois paradoxalement la source des plus grandes découvertes de l’humanité. Dans ce nouveau contexte, il est néanmoins nécessaire que la recherche fondamentale de pointe soit prise en charge par les pouvoirs publics. Si le séquençage du génome du riz avait été gardé secret, les bénéfices pour l’humanité auraient-ils été les mêmes ? Je ne le pense pas. Une vingtaine d’instituts de recherches qui participent depuis deux ans au Programme international de séquençage du riz (ISRGP), notamment en Asie, vont pouvoir en bénéficier librement et sans contrepartie. Les autres chercheurs auront accès à cette base de données en s’engageant par contrat à ne pas s’approprier l’exclusivité de la séquence du génome du riz à partir de laquelle ils auront trouvé une nouvelle application. Devrait s’ensuivre une formidable accélération de la recherche dans ce domaine. On sait que le riz est l’aliment de base de 40 % de la population dont une bonne partie dans des pays d’Asie qui connaissent encore la famine. La connaissance du génome du riz est un vrai progrès pour l’humanité. Elle permettra aussi vraisemblablement de progresser plus rapidement dans l’étude des autres graminées comme le blé ou le maïs dont le décryptage est également en cours. La quantité, mais aussi la qualité de l’alimentation des populations futures dépend directement de ces recherches fondamentales. En tant que Président du Mouvement Universel de la Responsabilité Scientifique, je pense que les brevets sont indispensables pour l’avancée de la science. Mais ils doivent être déposés à bon escient. Or on a un peu tendance à oublier qu’ils doivent être fondés sur trois critères essentiels: l’innovation, l’inventivité et l’utilité de l’invention. Si je mène une croisade pour que le génome humain soit absolument considéré comme un patrimoine de l’humanité, je ne suis pas du tout opposé à la brevetabilité des applications que l’on pourra découvrir une fois que les séquençages auront été mis à la libre disposition de tous. Là est la véritable innovation, la véritable inventivité et la véritable utilité. En ce sens, le nouveau mode de partenariat qui est décrit aujourd’hui dans le domaine de l’alimentation et du génome végétal, doit nous donner à réfléchir et on peut d’ores et déjà souhaiter qu’il devienne exemplaire.” Jean Dausset “Un bon mouvement” intervention du Professeur Claudine Junien Directeur de l’Unité de recherches INSERM UR 383 “Génétique, chromosome et cancer” “Les enjeux de la recherche génétique évoluent à toute allure, au rythme des progrès et des découvertes. Ainsi par exemple, la question de la brevetabilité des séquences d’un génome, qu’il soit humain, animal ou végétal, me semble en voie d’être dépassée. Et il s’agit là d’un bon mouvement. La démarche de mettre à la disposition des chercheurs de la communauté scientifique internationale la carte physique complète et une partie du séquençage du génome du riz va dans le bon sens. Dès à présent, la recherche dans ce domaine va connaître une accélération et les équipes du monde entier vont pouvoir passer directement à l’étape suivante, chercher les liens et les applications possibles de chaque partie de la séquence du génome du riz. La recherche publique va en bénéficier gratuitement dans le cadre du Programme international de séquençage du génome du riz . La recherche privée devra passer contrat de façon à ce que personne ne puisse s’approprier un morceau de la séquence et bloquer ainsi les recherches des autres. Le mécanisme mis en place me paraît tout à fait répondre à la double exigence de la recherche moderne : liberté et rentabilité. L’idée, c’est que tout le monde puisse disposer de l’outil de recherches qu’est le génome, qu’il soit humain, végétal ou animal. Car ce type de partenariat n’est pas réservé aux programmes agronomiques. Ainsi par exemple quand dans le cadre de la recherche publique nous travaillons sur les gènes responsables de l’hypercholestérolémie familiale ou du syndrome de Marfan, nous avons pu localiser les gènes correspondants par l’intermédiaire des marqueurs générés par le Généthon lui-même financé grâce aux dons recueillis par le Téléthon. Aujourd’hui, nous recherchons activement les gènes en utilisant les différents outils à notre portée : un panel d’hybrides, des PACS générés par des groupes comme le CEHP, mais aussi pour trouver le gène que nous recherchons, des banques de données, Incyte et autres... qui contiennent les séquences de gènes exprimés dans toutes sortes de tissus et de pathologies différentes. Avec une banque de données informatisée de ce type, je pourrai trouver en quelques heures, quelques jours ou au maximum quelques semaines ce qui aurait représenté un ou deux ans de recherches faites de manière artisanale. Seul inconvénient: l’abonnement à ce genre de service représente des dizaines de millions. Il nous serait alors extrêmement précieux qu’un groupe privé nous propose d’accéder à cette banque de données à laquelle il a, lui, les moyens de souscrire. Il ne s’agit même pas d’un contrat, simplement des liens nécessaires qui doivent se créer entre la recherche publique et privée. Le jour où les gènes responsables de l’hypercholestérolémie familiale ou du syndrome de Marfan seront repérés, par un juste retour des choses, il me semble naturel que le groupe privé qui nous aura permis d’y arriver plus vite soit en première ligne pour essayer à son tour de trouver les molécules qui peuvent agir dessus. Tout ceci va dans le sens d’un partenariat actif et efficace qui dépasse la traditionnelle opposition entre public et privé. De même, de grandes entreprises internationales, des centres académiques et une fondation privée se sont unis pour lancer le Consortium SNP (“Single Nucleotide Polymorphism”) : la recherche des petites séquences que sont les SNP est très importante parce qu’elles permettent de poser des marques sur le génome. Mais le risque est vite devenu évident de voir des brevets déposés sur ces marqueurs à l’initiative de sociétés privées qui en détiendraient ensuite le monopole et vendraient leur utilisation sous licence. Le Consortium a donc pour objectif de mettre à la disposition de tous un nombre considérable de ces polymorphismes SNP qui vont jalonner la totalité du génome et seront ensuite utilisés pour rechercher par exemple les gènes des susceptibilités à des maladies, le degré de réponse à des médicaments, leurs effets toxiques, etc. Le chiffre à atteindre est d’environ 300 000 SNP bien répartis sur la totalité du génome humain. Sans le Consortium, cette banque de données n’aurait pas vu le jour. Là encore, l’initiative privée et l’initiative publique s’équilibrent. Une fois que le séquençage est réalisé, la véritable invention réside dans les multiples applications que les chercheurs vont trouver à partir de chaque morceau de la séquence. S’il s’avère qu’il y a en conclusion une multiplicité d’applications possibles sur un seul aspect, une multiplicité de brevets doivent pouvoir être déposés sans que quiconque ait pu auparavant s’approprier le droit exclusif d’exploiter cette partie de la séquence. C’est donc bien le lien entre l’invention et le bout de séquence concerné, l’utilité, le caractère novateur et inventif de ce lien qu’il convient de breveter et non la séquence toute entière. Il devrait y avoir autant de brevets que de liens possibles. Le brevet est une façon qui me semble tout à fait légitime de rétribuer le travail du chercheur et les investissement publics ou privés qui ont été faits pour qu’il mène à bien ses recherches. Le pragmatisme n’est pas un défaut, il me semble au contraire un bon moyen d’aboutir mieux et plus vite à des résultats concrets, sans rien perdre de mon éthique et de mes objectifs premiers. Pour ma part, je ne vois pas d’inconvénient à ce que la recherche soit plus appliquée. L’idée du déterminisme dans la recherche me semble intellectuellement plus satisfaisante que de compter sur le hasard quand un vrai progrès pour l’humanité dépend directement de la qualité et de la rapidité des résultats que j’obtiens dans mon laboratoire.” Claudine Junien “Une démarche inédite” intervention du Docteur Stéphane Pasteau, Coordinateur scientifique Biotechnologies de Monsanto “L’amélioration des plantes et la protection des cultures sont à la base de notre métier. Nos laboratoires sont au cœur de l’un des pôles scientifiques végétal les plus importants au monde. 2 500 à 3 000 chercheurs travaillent chez nous dans ce domaine, tous animés par un très fort désir de participer aux avancées de la science, notamment dans le secteur de la génomique. On parle aujourd’hui beaucoup de la transgénèse, outil pratique mais limité, qui permet de prélever un gène dans un organisme, pour le transférer dans un autre, apportant ainsi un caractère nouveaux à un micro-organisme, un animal ou une plante. On parle beaucoup moins de la génomique, base de la connaissance des gènes, de leur structure, de leur fonction, et qui est essentielle pour le développement futur de la génétique appliquée, ceci incluant la transgénèse, mais aussi de façon plus large la sélection génétique des plantes ou des animaux, ou encore la valorisation de la biodiversité génétique. La connaissance de la séquence complète du génome d’une plante comme le riz , c’est à dire un ensemble estimé de 40 000 gènes, permet à terme d’analyser leur rôle, par groupe de gènes voir gène par gène, dans une situation donnée. Ainsi, on peut analyser le comportement du génome d’une plante lorsque celle-ci manque d’eau, ou lorsque qu’elle subit un stress environnemental comme une attaque d’insectes ou de maladies. Une fois les gènes d’intérêt isolés et identifiés, il est alors possible de travailler sur les protéines produites par les gènes en question ; c’est la science de la protéomique qui décortique la structure, les fonctions cellulaires et métaboliques, des protéines. L’ensemble des informations générées par la génomique et la protéomique peut ensuite être exploitées et valorisées. La première de ces valorisations dans le domaine végétal est actuellement en plein essor : c’est l’utilisation des marqueurs génétiques qui permettent aux sélectionneurs de travailler plus vite et mieux. Les autres applications sont bien connues : ce sont la transgenèse et la modification génétique. La transgénèse permet le transfert de nouveaux caractères (d’origine végétale ou non) dans une plante receveuse, permettant entre autres (on ne le dit jamais assez) la valorisation de variétés anciennes, ou inutilisables par la sélection traditionnelle car possédant des caractères rédhibitoires. La modification génétique permet, elle, de modifier par exemple des voies métabolismes complètes de la plante, menant au développement de plantes accumulant des molécules nutritives ou thérapeutiques. Ainsi ont été décrits récemment des plants de riz accumulants des nutriments responsables de graves déficits alimentaires à l’échelle mondiale comme du fer biodisponible ou du béta-carotène précurseur de la vitamine A dont la carence provoque notamment la cécité chez les enfants. L’ampleur des applications potentielles de la génomique végétale pose la question de l’accès à l’information génétique des organismes, et à leur utilisation, par la communauté scientifique internationale. Ainsi, quand nous avons accédé plus vite que prévu à une information aussi fondamentale que celle du génome du riz, nous sommes-nous posés la question : que faire de cette information capitale sur une plante qui est à la fois l’aliment de base de 40% de la population mondiale et un modèle possible pour l’étude des autres céréales ? En toute logique commerciale, il aurait été tout aussi simple de garder pour nous l’information contenue dans le génome du riz et de l’exploiter en déposant des brevets au fur et à mesure de nos recherches sur ses innombrables applications. En toute logique scientifique, car nous sommes avant tout des scientifiques, nous avons pensé que non seulement nous n’avions pas les moyens nécessaires pour valoriser seuls cette information, mais que de plus cette découverte avait quelque chose d’universel, et qu’elle méritait d’être accessible aux autres équipes de chercheurs pour faire progresser la recherche plus vite et au bénéfice du plus grand nombre. Nous avons donc décidé d’apporter les fruits de notre programme de recherche sur le riz au Programme International de Séquençage du Génome du Riz (ISRGP). Celui-ci regroupe une vingtaine d’instituts de recherches dans une dizaine de pays, à l’initiative des pays asiatiques, les plus demandeurs. Ils disposeront donc dans la confidentialité d’un libre accès à ces données. Toutes les informations finales produites par l’IRGSP iront rejoindre plus tard le domaine public, permettant une exploitation la plus large possible. Restait à mettre nos données brutes à disposition du reste de la communauté scientifique, tout en préservant leur liberté et la nôtre de poursuivre nos recherches, c’est à dire entre autres sans risquer de voir un brevet nous empêcher demain d’exploiter notre propre découverte. Nous souhaitons ainsi que les instituts non membres de l’ISRGP acceptent d’accéder à nos données brutes du génome du riz, dans le cadre d’un contrat de partenariat. Celui-ci les autorise à utiliser, exploiter ces données et même à déposer des brevets sur les applications qu’ils pourront en dériver, tout en limitant, par une clause de partage de l’exploitation, le risque éventuel que cela se fasse aux dépends de nos propres recherches. Il s’agit ici de forcer en quelque sorte le partage de la valeur de ces données. Cette remise à la communauté scientifique ne doit pas demain se retourner contre nous et nos partenaires, en particulier les pays d’Asie qui ont un urgent besoin des applications. Ce mécanisme devrait être bien accueilli par la communauté des chercheurs qui ont compris depuis ces dernières années que les enjeux du décryptage des génomes, qu’ils soient humains, animaux ou végétaux, ne peuvent pas se calculer uniquement en termes de parts de marché et de brevets commerciaux. Ils doivent se déplacer sur le terrain de l’invention, de l’utilité et de l’innovation si nous ne voulons pas risquer de bloquer à terme toute découverte et toute initiative dans des pans entiers de la recherche génétique si importante pour le devenir de l’humanité.” Stéphane Pasteau Contact Presse : Annabelle BIOTTI - SPRIM Box 16, avenue Elisée Reclus - 75007 Paris Tél : 01.53.59.14.70 - Fax : 01.53.59.94.77 sprimbox@club-internet.fr |
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