MANGER AVEC LES OREILLES
Une étude du Pr J.-P. Branlard

 


Quelles relations les bruits et les sons, au sens le plus large qui soit, peuvent-ils bien entretenir avec l'alimentation ?
C'est l'étonnante question que s'est posé Jean-Paul Branlard (juriste, Maître de conférence à  l'Université de Paris sud) et les réponses qu' il y apporte sont non moins étonnantes : érudites, appuyées sur l'histoire, la jurisprudence comme sur l'observation des faits les plus actuels, leur lecture offre un délicieux aperçu où tout ce qui est auditif est rapproché de tout ce qui est alimentaire ou gastronomique, la rencontre de ces deux univers pouvant aller jusqu'à  offrir les chocs les plus cocasses. Nutrinews a regroupé en trois petits chapitres quelques exemples plus ou moins bruyants des talents de l'auteur, dans l'espoir de fournir un avant-goût de la saveur de cette trés originale étude.




" Quand les sons et les mots renseignent sur les aliments "




Si l'écaille de l'huître sonne creux, dit-on, c'est que l'animal est mort et donc impropre à  la consommation. Les spécialistes du gruyére ou du comté ont l'habitude, eux, de "sonner" le fromage : aprés le retrait des carottes, ils le frappent avec le manche de la sonde et, selon la grosseur des trous, leur oreille exercée peut percevoir des sons différents...

Les experts en pastéques et melons ont aussi l'habitude de les taper avec les doigts, pour savoir s'ils sont mûrs. Et quand vient l'heure d'emplir les verres, la dive bouteille elle-même (ou plutôt la cuve où on l'emplit) n'échappe pas à  ces investigations sonores : frapper doucement contre le tonneau avec les doigts renseigne sur le vin, notait Olivier de Serres. Et que dit aussi notre oreille de ces mots qui évoquent ce que l'on va manger, voire sa qualité même ? Si le mot marmite fait rêver au doux murmure des aliments qui mijotent, le mot gargote renvoie à  des fonds de sauce gargouillant depuis trop longtemps sans doute : l'établissement est sans nul doute à  éviter ! Ce qu'entend l'oreille peut dégoûter, note J.-P. Branlard. Les beignets que l'on appelle des "pets-de-nonne" sont peut-être aussi délicieux que ceux que l'on nomme en d'autres endroits des " merveilles ", mais ils n'exercent sans doute pas le même attrait dans l'imaginaire de la plupart des convives ! Et si l'on ne parle plus aujourd'hui pudiquement que de " fonds" d'artichauts, c'est sans doute que l'on a voulu oublier leur appellation premiére : culs d'artichauts. Mais la gastronomie ne manque pas de ressources pour aller plus loin encore dans l'inconvenance : sait-on que la fameuse rosette n'est autre que la partie terminale de l'intestin servant à  embosser certaines spécialités charcutiéres ?
Cette dénomination, même si elle peut à  son tour alimenter les romans pornographiques, est sans doute à  tout prendre plus gracieuse que le terme anatomique dans toute son implacable rigueur : l'amateur de cochonnailles se verrait peut-être moins aisément commander une assiette " d'anus "... à  moins que le bon goût ait changé et que la décadence nous guette ! Si vous souhaitez quitter ces terrains marécageux qui n'effraient guére notre auteur (il ne craint pas de les emprunter lorsque l'occasion se présente), sachez qu'il est des charcuteries moins problématiques pour la bienséance, mais dont le nom est tout aussi évocateur : le knack, célébre saucisse de Strasbourg, tire son nom du terme allemand knacken, qui évoque le bruit que fait la peau de cet aliment lorsque, poché comme il se doit, il claque délicieusement sous la dent du mangeur...


" Ce qui croustille, croque, glougloute... et fait craquer. "


On pourrait parler aussi des bruits caractéristiques des marchés, des clameurs des maraîchers et de la grâce légendaire de la harengére (dont la réputation, soyons justes, paraît souvent aujourd'hui un peu usurpée). On pourrait évoquer les restaurateurs qui sur le pas de leur porte haranguent le chaland. Mais il faut enfin s'en remettre aux sons que font entendre les aliments eux-mêmes, en particulier lorsque les dents les attaquent, comme le virtuose une partition de Bach... Lorsqu'il est placé entre nos incisives et que commence son sacrifice, le biscuit est sommé de donner tout son croustillant. Du nougat, mais aussi des cornichons ou des oignons en saumure, on attend plutôt qu'ils soient croquants. Quant à  la pomme surtout si elle est verte comment hésiter un instant à  de-mander à  ce fruit mythique autre chose que d'être craquant ? Ainsi notre denture, dans ses exercices mandibulaires, est-elle amenée à  tirer des aliments autre chose que des nutriments ! C'est aussi des sons qu'elle réclame, des musiques évocatrices qu'elle adresse à  notre oreille comme autant de résonances gourmandes... Quant au vin, il assure à  lui seul toute une symphonie : débouchage, bruit du liquide que l'on verse, cliquetis des verres qui s'entrechoquent... Sans parler du délicat sifflement par lequel le champagne manifeste son effervescence. Ou, pour ceux qui ont des goûts plus simples, du chuintement de la mousse dans un demi de biére !







« La table, sa rumeur,
ses animations... »







A table enfin, nombreux sont les bruits évocateurs : la cloche qui annonçait à  Madame qu'elle était servie se fait moins entendre de nos jours, et celle du premier service au wagon restaurant a peut-être déjà  trouvé place dans un écomusée ! Mais, sauf à  rendre obligatoires en tous lieux les plateaux-repas avec assiettes en carton et couverts en plastique, on entendra peut-être quelque temps encore le tintement de l'argenterie, le frémissement des porcelaines ou le frottement plus rude et caractéristique des faïences. A tous ces bruits encourageants et apéritifs (à  condition que leur niveau reste modéré et qu'ils ne soient pas les prémices d'une scéne de ménage), il faut sans doute ajouter la conversation elle-même. Si aucun réglement ne l'empêchaît jamais d'être terriblement ennuyeuse quand les conventions sociales l'exigent, il serait d'usage en tout cas qu'elle ne soit pas non plus trop assourdissante. Il est arrivé toutefois dans l'histoire qu'on la trouve superflue.

Henri III, dit-on, avait interdit qu'on s'adresse à  lui lorsqu'il prenait ses repas. Et la régle de Saint-Benoît demande aux moines de manger en silence, la seule voix autorisée étant celle du lecteur des textes pieux...
Quant aux bruits divers, autres que la parole, venant des convives eux-mêmes, ils sont généralement considérés comme dissonants. Ainsi est-il des bruits de bouche, sauf peut-être, dans une ambiance familiére, pour certains claquements de langue considérés comme autant de compliments ou de signes que la salive vient à  la bouche devant tel plat dont on suppose l'excellence... Sauf peut-être aussi pour le rot qui, dans d'autres cultures encore, marque la satisfaction du convive et peut même s'accompagner d'une parole remerciant la divinité. Quant aux flatulences, elles sont condamnées sans la moindre équivoque. Une exception historique a été trouvée par notre auteur : l'empereur Claude, ayant appris qu'un de ses convives avait pensé mourir pour s'être retenu par décence devant lui, avait mis à  l'étude un édit "permettant de lâcher des vents ". Une gouttelette sans doute dans l'océan des orgies romaines, si l'on pense du moins, à  l'époque décrite par Pétrone, à  la variété des comportements et des stimuli sonores lors du festin de Trimalchion ! Sans attendre nos sirupeuses musiques d'ambiance ou nos soirées de gala, musiciens, chanteurs, danseurs, jongleurs, poétes et déclamateurs en tous genres ont su depuis longtemps propager leurs décibels dûment tarifés pour couvrir toutes les inconvenances, assurant depuis des siécles la récréation auditive de ceux qui s'emplissent conjointement et indissolublement la panse et les oreilles !


CERIN octobre 2000


(*) Bruits et sons en matière alimentaire et gastronomique : le droit à l’écoute.
Option Qualité, juin 2000, n° 284.



Pour en savoir plus : "Droit et gastronomie : Aspect juridique de l’alimentation et des produits gourmands"
Gualino-LGDJ, 1999, 295 pages.

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