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LES PROPRIÉTÉS TISSULAIRES
ET L’ORGANISATION POSTURALE
| Tout kinésithérapeute soucieux d’être au plus près
des attentes de sa patiente, recherche des moyens pour ajuster ses
gestes thérapeutiques. De nombreuses techniques s’offrent à lui, chacune
prétend aider notre thérapeute à résoudre son problème sans réussir
vraiment à satisfaire son client. Gilles CHEMOUL nous propose
dans cet article trop court pour tout expliquer une approche plus
synthétique, plus holistique du projet thérapeutique de nos patients.
A nous de le suivre dans ses interrogations pour en trouver d’autres
et nous engager dans une démarche de validation de nos pratiques plus
satisfaisante que la traditionnelle méthode qui consiste à dire ça
marche et :ou ça ne marche pas. |
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Aborder la posturologie d’un patient revient à concevoir une évaluation
complexe du Patient face à sa statique et à sa gestuelle. C’est une
évaluation complexe dans la mesure où elle doit prendre en compte
des facteurs de neurologie centrale et périphérique, des facteurs
sensoriels périphériques intéroceptifs, proprioceptifs et extéroceptifs
et enfin des facteurs biomécaniques locaux, régionaux et globaux abordables
grâce aux connaissances issues de la mécanique du solide. C’est ce
dernier point que je me propose de préciser ici.
Pour concevoir que l’analyse posturale soit un moyen diagnostic en
kinésithérapie, il faut partir de la notion d’apprentissage moteur.
L’enfant, au cours de son évolution, va progressivement pratiquer
une activité motrice. Cet apprentissage s’organise de façon aléatoire,
par petites informations, en situation d’essais/erreurs nécessitant
de nombreuses répétitions, n’oubliant pas régulièrement des repos
récupérateurs et mémorisant au fur et à mesure ces divers acquis.
Ces différents points synthétisent les paramètres utiles et nécessaires
à tout bon apprentissage.
| Un modèle peut être proposé pour synthétiser ce
comportement (tableau I). Tout apprentissage active l’organisation
motrice dont la finalité est d’adapter la communication à l’environnement.
Toute nouvelle relation qui engage l’Être Humain met en œuvre
les inter-relations et inter-influences entre les deux systèmes.
Cependant, à chaque situation nouvelle, l’enfant, l’adolescent
puis l’adulte va modeler un comportement corporel lié à ses
habitudes gestuelles et posturales entraînant des adaptations
tissulaires constantes qui lui seront spécifiques. Le résultat
se traduit en terme de rigidité ou en terme de souplesse. C’est
à partir de ce constat que le praticien va organiser ces gestes
thérapeutiques. Pour le professionnel le choix des techniques
va dépendre de sa perception due l’adaptation tissulaire et
de sa personnalité. |
| APPRENTISSAGE [1] |
<=>
interrelations
inter-influences
permanentes
|
MOTEUR |
Pratique +++ = Expérience
Répétitifs = Essais/Erreurs =
Fréquences +++ |
INTEGRATEUR : neurologie
centrale
Distributeurs : neurologie péréphirique |
| Stimuli faibles intensités
= peu d'information |
RECEPTEURS : extéroceptifs
sensoriels et proprioceptifs tissulaires |
| Aléatoire
= Changement fréquent de situations |
REGULATEURS : les liquides
(colone sanguine, circuit lymphatique, phénomène
osmotique et espace inter-tissulaire...) et hormones.
ACCUMULATEUR : tous les phénomènes électriques
qui s'opèrent dans l'organisme (imbibition cartilagineuse,
équilibres ioniques...). |
| Récupérations
+++ = Endurance |
ADAPTATEURS
: proprietés tissulaires : rigidité (action
ext./déplacement, élasticité, viscosité,
contractilité) |
| Connaissance des résultats
= Feed-back |
| Evaluation ++++ à
distance |
|
Le patient va devoir reconsidérer ses acquis moteurs en respectant
les règles d’apprentissage (tableau II). Les tissus vont devoir répondre
à deux impératifs essentiels :
•Intégrer les informations reçues et proposer une adaptation spécifique
•Mettre en place une stratégie bio mécanique et physiologique locale,
régionale et générale de leur propre protection à partir
de leurs propriétés d’élasticité, de contractilité et de viscosité.
Avec ou sans pathologie étiquetée (biologique, mécanique, neurogène,
myogène...), l’utilisation posturale et gestuelle dans le temps va
entraîner des modifications progressives de ces propriétés. Ces modifications
peuvent entraîner des gènes voire des douleurs.
Notre rôle est de trouver le mode de communication que l’organisme
choisit afin de signifier ces transformations. Les connaissances issues
de la mécanique des solides et des fluides peuvent nous permettre
de poser des hypothèses sur ce mode de communication. La mécanique
du solide présente fondamentalement quatre champs d’étude que sont
la cinématique, la statique, la dynamique et la résistance des matériaux.
Ils permettent d’étudier chaque action mécanique définie par « toute
cause susceptible de maintenir un corps au repos, de créer ou de modifier
un mouvement et de déformer un corps » [2].
La cinématique s’intéresse aux mouvements et aux paramètres le définissant
(équations du mouvement, vitesses et accélérations). Par son intermédiaire,
nous attachons un grand intérêt aux types de liaisons qui assemblent
les différents leviers osseux entre eux et aux degrés de liberté qui
y sont associés [3]. La liaison la plus
mobile présente six degrés de liberté dans les trois plans de l’espace
: trois degrés de translation et trois degrés de rotation. Ces deux
possibilités de mouvement sont définies spécifiquement [4]
:
• un solide se déplace en translation si n’importe quelle ligne
(AB) de celui-ci reste constamment parallèle à sa position initiale
au cours du mouvement ; en d’autres termes, tout repère orthonormé
lié au solide reste parallèle au cours du mouvement ;
• un solide se déplace en rotation autour d’un axe fixe perpendiculaire
au plan du mouvement si tous les points du solide décrivent des cercles
ou des circonférences centrés sur l’axe.
Les liaisons interosseuses ou articulations présentent des nombres
de degrés de liberté différents en fonction de leur vocation fonctionnelle
issue du patrimoine génétique et leur mouvement est quasi systématiquement
un mélange savant entre translation et rotation par glissement /roulement
lors des mobilités spécifiques et flexion/projection ou rotation/translation
pour les mobilités analytiques. L’étude de la statique vise directement
à décrire quantitativement les forces qui agissent sur les structures
en équilibre [5].
La dynamique renferme la cinétique qui se construit à partir de la
cinématique en introduisant la notion de masse. Cette adjonction permet
d’aboutir au principe fondamental de la dynamique qui établit une
relation entre le mouvement d’un point matériel ou d’un solide et
les actions mécaniques qui lui sont appliquées, avant d’aborder, éventuellement,
des notions de puissance, de travail et d’énergie [3].
Les développements de la résistance des matériaux portent sur les
conditions d’équilibre entre efforts externes et efforts internes
et les éventuels déplacements, déformations et contraintes qui pourraient
en découler [4].
Le mouvement, c’est la vie. Toute mobilité nécessite, au moins, un
point fixe, organisé à travers la posture. Cette formulation a pour
objectif de rappeler que le matériau humain est un ensemble de tissus
biologiques qui présente des capacités d’adaptation permanente que
les mouvements soient possibles ou non. Cependant, s’interroger sur
l’adaptation tissulaire comme finalité de diverses adaptations posturales
revient à partir soit de la morphologie osseuse organisant la statique,
soit des articulations garantissant le mouvement ; l’idéal étant d’associer
ces deux situations.
En mécanique, le mouvement se défini à partir de ses paramètres cinématiques.
Pour cela, il nous faut comprendre quelle différence fondamentale
il existe entre la translation et la rotation. Au niveau d’une articulation,
le mouvement s’organise autour d’un centre de rotation. Cependant,
à chaque instant, ce centre de rotation se déplace et nous parlons
alors de centre instantané de rotation (CIR).
En translation, les CIR partent à l’infini alors qu’un seul centre
de rotation suffit pour réaliser un mouvement de rotation pure. L’Homme
ne présente aucune réalisation pure ; son organisation gestuelle nécessite
une mixité où dominera soit la translation, soit la rotation.
En conséquence, les tissus mous périphériques vont présenter des astreintes
précoces quand la translation domine afin de limiter la fuite des
CIR à l’infini ; avec le temps, les efforts qui leurs sont imposés
vont modifier leurs propriétés (fluage, fatigabilité...) et provoquer
leur défense entraînant des processus inflammatoires traduisant la
symptomatologie d’une rhumatologie inflammatoire.
Lorsque la rotation est dominante, les tissus durs axiaux seront sollicités
en priorité provoquant une diminution de la rigidité dans le temps
avec augmentation des déplacements, voire des déformations ; le premier
tissu axial incriminé sera le cartilage présentant alors l’anatomo-et
la physio-pathologique de la rhumatologie mécanique.
Avant d’arriver à toute situation dégradante, l’ensemble des tissus
biologiques va s’organiser en poutre composite afin d’augmenter le
module d’élasticité longitudinale (E : module de Young) grâce aux
propriétés de viscosité et de contractilité. Nos objectifs sont multiples
et hiérarchisés :
•Identifier le comportement postural statique du patient en rotation
ou translation ;
•Définir les zones de rigidité ;
•Définir les indicateurs thérapeutiques.
Pour cela, nous allons nous poser plusieurs questions :
Question 1 : quelle
est l’attitude en charge du Patient ou examen morphostatique ?
Nous avons des patients présentant une attitude en translation, d’autres
en rotation mais le plus souvent, la représentation est mixte.
Question 2 : quel
est le comportement propre de la ceinture scapulaire ?
Les articulations scapulo-thoraciques sont deux plans de glissement
particulièrement mobiles situés à l’interface entre les membres supérieurs,
le rachis cervical l’axe rachidien et les caissons thoracique et abdominal.
Leurs programmations peuvent donc dépendre de l’une ou l’autre de
ces régions. Nous chercherons à savoir si la scapula tend à se sagittaliser,
se frontaliser, si la rotation de la ceinture scapulaire est conforme
à la rotation du rachis thoracique, ....
Question 3 : quel
est le comportement du Patient en mouvement ?
Cette question permet de repérer les zones de rigidité et de confirmer
l’organisation posturale définie par l’examen statique.
Question 4 : quel
est le placement du Patient en décharge et en décubitus ?
Il est très important de limiter l’influence de la pesanteur dans
le verrouillage tissulaire qu’impose l’organisation posturale. En
décharge, nous noterons le placement naturel du patient en décubitus
et nous testerons les mobilités plausibles dans les directions inverses
des placements notés. Enfin, nous comparons les résultats obtenus
en charge de ceux obtenus en décharge afin de définir si l’organisation
en activité est conforme à l’organisation au repos.
Question 5 : que
nous apporte la palpation et les mesures objectives ou subjectives
réalisées ?
C’est un temps important de l’évaluation initiale et il sera le premier
indicateur de l’efficacité du traitement mis en place. En effet, le
patient peut très bien avoir des sensations différentes avant et après
la technique appliquée et le praticien devrait avoir une perception
différente des tissus palpés. Il est nécessaire que tout professionnel
ait une connaissance la plus fine possible des tissus palpés aussi
bien en localisation dans l’espace qu’en consistance intrinsèque.
Toutes les formes de mesure objectives connues (goniométrie angulaire
articulaire, goniométrie linéaire tissulaire, force musculaire...)
ont un intérêt ciblé et les mesures subjectives (enquêtes, questionnaires
ou système de tests fonctionnels adaptés aux Patients) doivent permettre
de suivre l’évolution des indicateurs thérapeutiques avec les indicateurs
Patients.
En conclusion, la démarche doit permettre au thérapeute d’avoir une
connaissance globale et locale des patients. Il faut que le patient
devienne acteur puis responsable de ces transformations. C’est la
règle minimal d’un bon apprentissage. Une logique n’est pas obligatoirement
identifiable. La machine humaine est capable de présenter des adaptations
dont les origines sont différentes. Dans ce cas, nous utilisons la
formule magique énoncée par Boris Dolto : « quand tu hésites, oublie
ce que tu sais et travaille » ; n’oublions pas que nous sommes praticiens.
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Gilles CHEMOUL M.C.M.K.
Paris
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1-Bettina DEBU ; L’apprentissage moteur
; Colloque Muscle et r ééducation, Vichy le 30 septembre 2000.
2-Agati P., Mattera N. ; Mécanique 1
: sciences et techniques industrielles ; Dunod 1994.
3-Agati P., Brémont Y., Delville G. ;
Mécanique du solide : applications industrielles ; Dunod 1996.
4-Fanchon J.L. ; Guide de mécanique :
sciences et technologies industrielles ; Nathan 2000.
5-Meriam J.L., Kraige L.G. ; Statique
: mécanique de l’ingénieur ; Ed Raynald Goulet inc. 1996. |
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