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Pourquoi le «prêt-à-manger» ne passera pas
!
Les
explications de Matthieu de Labarre
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Le
hamburger et le plat cuisiné industriel vont-ils s’universaliser…
jusqu’à la victoire totale ?
Ce serait faire fi de la culture ! Le mangeur moderne,
loin d’être totalement dominé par le système agroalimentaire,
est partagé entre la rationalité fonctionnelle et le souci
d’authenticité. Mais il tient bon, estime le sociologue
Matthieu de Labarre. Nutrinews, qui a décidé de suivre
ce chercheur dans son optimisme, résume ici son analyse.
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Notre alimentation va-t-elle se mondialiser
jusqu’à devenir uniforme sur le modèle de l’inodore et du
sans saveur ?
C’est une des innombrables angoisses que suscitent les temps
modernes, et qui valent bien celles du millénarisme ! L’angoisse
en question déborde du plateau du Larzac, casse les fast-food
de Millau, manifeste lors des conférences internationales…
et résonne avec plus ou moins de force en chacun de nous,
lorsqu’il croit voir s’éloigner à jamais la madeleine de son
enfance, même si celle-là a pris entre-temps la forme roborative
d’une choucroute ou d’un cassoulet ! Bien plus grave : l’inquiétude
trouve un écho chez certains sociologues, qui prédisent le
triomphe de la modernité technico-industrielle jusque dans
les moindres recoins de notre alimentation future…
La réalité d’aujourd’hui est plus nuancée, estime Matthieu
de Labarre, dans un article rigoureux et subtil de la
revue Bastidiana. Il y a dans le monde moderne deux mouvements
différents, qui néanmoins d’une certaine façon vont de pair
: la globalisation et l’individualisation. En même temps que
la rationalisation augmente et uniformise, le souci de l’individualité
et de l’originalité s’exacerbe. Ce qui, à l’échelle d’une
personne, ne va pas sans contradictions. À la sortie du supermarché,
un « sondé « peut ainsi affirmer à un enquêteur qu’il aime
les produits frais alors que son caddie déborde de conserves
et de surgelés! Et un «écolo» peut bien élever des poules,
sans être gêné de faire manger tous les midis des escalopes
de volaille à ses enfants…
Mais l’important est tout de même que deux tendances coexistent
et continuent à coexister.
Pourquoi
?
Parce que l’une
et l’autre correspondent à des réalités d’aujourd’hui : d’un
côté la nécessité de gagner du temps et d’être efficace, de
l’autre les références culturelles et idéologiques qui maintiennent
le souci de l’authenticité, valorisent le terroir, etc. et
qui traduisent au fond les significations alimentaires profondes
dont l’homme ne semble pas pouvoir se passer. L’une comme
l’autre de ces réalités ne saurait sans dommage être niée.
Utilitaire
et néfaste food …
Du côté de l’alimentation fonctionnelle, le tableau n’a pas
besoin d’être noirci. Fast-food, sandwicheries diverses et
variées, plats pré-cuisinés, micro-ondes à toute heure. Fruits
et légumes (qui n’en ont souvent que l’apparence) présents
en toutes saisons sur les étals, et se moquant bien de tout
rapport avec la terre et ses rythmes. Plats «exotiques» édulcorés,
neutres et fades, pour pouvoir conquérir l’univers et ne pas
choquer le bon goût mondialiste : versions homogénéisées,
par exemple, de la moussaka ou du couscous, dépourvues de
tout ce qui fait l’originalité et la spécificité de ces plats.
Évolution générale vers le gras-sucré-salé, tripatouillage
présenté comme le modèle d’alimentation préféré des enfants
(on rappellera pour mémoire que le XVIIe siècle français classique
s’est distingué en séparant le goût salé du sucré!). Diminution
du temps passé à table et du nombre de repas de famille, et
vogue de l’alimentation déstructurée, qui donne à certaines
rues des grandes métropoles le spectacle de bouffeurs erratiques
arborant l’air inspiré de celui qui mange « ce qu’il veut,
quand il veut, où il veut, comme il veut «
Ce «triomphe de la volonté» semble annoncer une ère de désenchantement
culinaire et gastronomique, que Matthieu de Labarre considère
comme le produit de trois tendances : tendance à la rationalisation
et à la standardisation industrielle, tendance à la rationalité
du consommateur lui-même (qui cherche des produits pratiques
et toujours disponibles, faciles à conserver et à préparer),
tendance enfin à l’individualisme alimentaire (sur le mode
du «je fais ce que je veux»).
L’exigence de l’authenticité
À tout cela s’oppose la recherche de l’authenticité, basée
sur l’éducation, l’idéologie, le fond culturel en somme… Elle
se rapporte d’abord à une alimentation qui a du sens : dans
le système de représentation du mangeur, les plats ont une
histoire et une signification, les techniques culinaires sont
des produits de la culture. Chez les plus âgés, l’alimentation
est alors une référence (et sans doute une révérence) au passé.
Chez les plus jeunes, elle est vécue comme une ressource identitaire.
Même d’ailleurs lorsqu’elle se double d’un attrait pour les
cuisines extra-européennes (ce qui est souvent la règle) :
on cherche à les imiter, avec plus ou moins de bonheur et
d’intelligence, mais on les respecte et on les admire en tant
que cuisines «autres»! On valorise le fait maison, et la longue
durée de confection des plats. Il s’agit d’une cuisine personnalisée,
conviviale, en rapport avec la famille, les repas de fête,
les amis…
Outre qu’il imprègne l’alimentation de sens, ce type de mangeur
recherche la qualité intrinsèque des aliments, dont l’origine
et le goût sont considérés comme importants. C’est ici que
prend place la quête de produits « naturels « réputés plus
sains et de meilleure qualité gustative, non dénaturés par
un excès de technique agricole ou industrielle, rattachés
à un territoire précis (tels les vins et les fromages)… Le
mangeur fait alors ses emplettes dans des magasins traditionnels
(eh oui, boucherie, poissonnerie, boulangerie… existent encore
!), dont la spécialisation est gage de compétence et avec
lesquels il entretient un rapport étroit et fidèle. Il privilégie
aussi l’achat direct au producteur et même parfois, nec plus
ultra, les filières biologiques, voire l’auto-production !
C’est sur ce versant que l’alimentation recouvre tout son
poids symbolique. Manger, c’est d’abord incorporer du sens
: les pratiques culinaires ici marquent l’identification à
un groupe et l’appartenance à une culture (ou, lorsqu’il s’agit
d’une cuisine « autre «, l’appropriation de cette culture).
Elles sont en tout cas valorisées et valorisantes, elles mettent
en avant la recherche du plaisir et d’une alimentation saine.
Matthieu de Labarre relève ici la présence d’une triple
authenticité : celle du mangeur face à sa culture (ou à celle
des autres), celle de la cuisine, celle des aliments.
Le mangeur partagé
Reste que le mangeur moderne se situe quelque part entre ces
deux mouvements contraires de fonctionnalité et d’authenticité.
Il penche d’ailleurs d’un côté ou de l’autre, selon les époques
de sa vie : enfant, par la force des choses, il mange «traditionnel»,
comme papa et maman ; adolescent, il a une bouffée plus ou
moins longue de déstructuration ; marié et père de famille,
il restructure son alimentation, mais en même temps les nécessités
de la vie professionnelle le tirent vers une alimentation
fonctionnelle ; retraité enfin, il amorce un solide retour
vers l’authentique…
Cette division de l’alimentation se retrouve jusque dans la
vie quotidienne et les rythmes hebdomadaires : en semaine,
le déjeuner est quasiment toujours fonctionnel, alors que
le dîner du soir, les repas du week-end et des jours de fête
sont empreints d’une logique authentico-culturelle et marquent
un retour aux traditions culinaires… Mieux encore, les achats
alimentaires eux-mêmes sont hiérarchisés en fonction de ces
deux mouvements. Il y a les produits auxquels on prête attention
et que l’on souhaite authentiques, pour lesquels on s’adresse
aux magasins classiques.
Et puis il y a tous les autres, pour lesquels l’hyper ou le
supermarché suffira bien…
Bien sûr, il serait exagéré de dire que tous les mangeurs
tiennent un point d’équilibre parfait entre ces deux tendances.
Certains sont plus forts sur la tradition, d’autres manquent
cruellement de références… Mais c’est pourtant de l’existence
et de la recherche d’un tel équilibre que témoigne la situation
actuelle.
À tel point que, pour notre sociologue, la diversité alimentaire
ne semble pas menacée. C’est dès le XIXe siècle que l’on dénonçait
le lent abandon des bonnes vieilles recettes de nos provinces.
L’alimentation ne sauvegarde sans doute pas tout car, comme
la vie, elle se transforme et a toujours connu des changements.
Que serait l’inévitable pasta italienne sans les pâtes venues
du monde arabe et sans la tomate importée des Amériques ?
L’authenticité est ainsi le fruit d’ajouts et d’emprunts divers,
qui petit à petit ont été intégrés et intériorisés par les
différentes cultures culinaires.
Est-il une vision moins pessimiste ? Les sociologues, il est
vrai, trouvent toujours des «cultures» à étudier, mais il
nous laissent en tout cas espérer que la nôtre pourrait garder
une certaine richesse. Culturel et/ou culinaire, c’est un
message d’espoir !
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NUTRINEWS
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