DE LA CLINIQUE A LA RECHERCHE : UN CHEMIN PERSONNEL

S’engager dans une démarche scientifique c’est entreprendre un parcours long et complexe. Gilles Chemoul, nous fait part de sa progression dans le monde de la kinésithérapie. Il souhaite débuter un doctorat mais surtout ne jamais quitter son exercice professionnel libéral. En ce sens, son parcours nous paraît devoir retenir l’attention des kinésithérapeutes.


Voici 10 ans que je suis masseur kinésithérapeute. Je ne peux vous expliquer pourquoi j’ai arrêté la profession d’animateur socioculturel pour devenir kinésithérapeute. Le seul fait dont je sois sûr est mon engagement progressif pour cette profession au cours de mes trois années de formation initiale. J’en suis ressorti grandi et vitalisé.

Au lendemain de ma réussite au diplôme, je me suis inscrit dans le cursus de la formation continue de l’EFOM. Cette volonté immédiate s’explique par le simple fait que j’avais conscience des limites de mes connaissances même si je ne pouvais les définir avec exactitude. Je venais chercher, comme beaucoup, un patrimoine plus important de connaissances, une écoute des expériences de mes Pères mais aussi des recettes pour retourner au cabinet avec plus d’assurance. J’ai obtenu ce que je recherchais.

En 1991, je me suis engagé dans une formation d’Ergonomie. C’était nouveau et beaucoup de collègues de ma promotion la faisaient alors pourquoi pas moi. J’ai obtenu deux diplômes universitaires. J’ai découvert l’importance de comprendre la physiologie musculaire et la biomécanique des solides pour ma pratique. Je me suis retrouvé sensibilisé par l’approche psychophysiologique de l’Homme. Certes, l’information transmise intéressait le monde du travail mais la distance qui sépare chaque domaine de la vie d’un individu est tellement faible que j’ai transféré progressivement ces connaissances dans tous les environnements qui entourent chacun de nous. Dès lors, mon approche du Patient pouvait être réalisée à partir de fondements physiologiques, biomécaniques et comportementales. A cette époque, je me suis attaché aux deux premiers points. Dans cette optique, j’ai participé aux travaux de recherches de Monsieur Gilles Péninou, au laboratoire de l’EFOM. Cette période m’a initié aux plaisirs de la découverte même si je restais frustré par les nombreuses questions qu’engendrait chaque nouvelle réponse.

A cette époque, mon activité professionnelle se partageait entre un centre d’accueil pour des enfants polyhandicapés et un cabinet libéral. Ma rencontre avec ces enfants m’a enrichi comme aucune formation ne pouvait le faire. Les troubles neurologiques puissants, auxquels ces petits Patients étaient confrontés, me montraient de multiples adaptations des divers tissus humains.
Je me suis intéressé alors à l’anatomie pour comprendre les stratégies de compensations qu’adoptait chaque enfant. L’impression d’inutilité face à la force de la maladie disparaissait. Mes objectifs devenaient ciblés et précis. Mon ambition n’était plus dirigée vers moi mais vers leurs mieux-être. J’ai donc développé des possibilités de communication propre à chaque enfant afin de leur apporter, par ma présence et mes compétences, des moyens d’optimiser leur vie et d’être plus heureux. C’est impressionnant ce qu’ils me renvoyaient comme reconnaissance par leurs progrès, leurs joies, leurs sourires et leurs rires. Chaque après-midi, je revenais au cabinet. Je relativisais mes difficultés et développais l’écoute des patients qui me faisaient confiance. Ma relation avec eux se transformait. Je découvrais que leurs adaptations personnelles à leurs douleurs et à leurs souffrances étaient aussi un puissant moyen pour apprendre. Aujourd’hui, je peux dire, qu’à partir de cette période, mon auto-formation a commencé.

Il n’est donc pas étonnant qu’au cours de l’année scolaire 1994 / 1995, je me sois retrouvé à l’école de Cadres de Bois-Larris. Pendant cette formation, le retour aux sources qu’elle exigeait m’a permis d’asseoir et reconnaître mes acquis. Je me suis retrouvé aussi face à mes limites que j’ai commencées à repousser. Je distinguais et travaillais mes manques mais uniquement d’un point de vue théorique. Par manque d’action, je ne développais pas l’expérience qui pouvait s’y attacher. Cette année là, j’ai croisé le Docteur Gesel dont l’approche de la neurologie m’a réconcilié avec cette matière mais aussi le Docteur Troisier dont le charisme clinique et humain a renforcé ma démarche d’écoute et de reconnaissance de l’autre et de ma profession. J’ai aussi beaucoup partagé avec Messieurs Gérard Pierron et Pierre Portero dont le parcours et la présence m’ont beaucoup touché. Je suis ressorti de cette formation, certes avec un diplôme et les possibilités d’enseigner, mais surtout avec une démarche de réflexion et de recherche personnelle à partir de mes acquis.
Entre 1995 et 1999, je ne me suis engagé dans aucune formation importante. J’ai poursuivi les séminaires de l’EFOM plus dans un esprit d’échanges avec les formateurs et les participants que de recherche de recettes. Ces quatre années m’ont permis d’avoir une réflexion transversale sur ma connaissance. Il en est sorti une démarche personnelle d’évaluation à partir de la posture, des mouvements et des gestes de chaque Patient. Le domaine de connaissance auquel je me suis le plus intéressé est la biomécanique du solide. Par mes lectures, je me suis aperçu que les confrères avaient une approche principalement neurophysiologique et comportementale de la posture. La seule dimension en biomécanique du solide qui me semble émerger est le questionnement à partir du plateau de force. De plus, la connaissance des propriétés tissulaires et principalement du muscle s’est beaucoup développée pendant le siècle dernier. Je me suis imprégné de ces acquis pour poser des hypothèses sur ma démarche clinique.

La première étape a été de soumettre mon expérience aux professionnels à chaque formation que j’encadrais. Les questions, les difficultés de compréhension et les résistances que me renvoyait chaque participant me dynamisaient dans ma quête vers les fondements de cette démarche.

En 1999, me retrouvant face à des hypothèses de connaissances fondamentales, le support clinique ne suffisait plus pour avancer. Je me suis engagé, avec l’ENSAM, dans un DEA afin de me donner les moyens de vérifier la véracité des hypothèses proposées. Aujourd’hui, dans le cadre d’un Doctorat, je m’engage à apporter mon expérience clinique aux chercheurs du laboratoire de l’ENSAM afin que mon vécu puisse apporter de nouveaux axes de recherche. L’objectif est d’affiner ma démarche clinique et de permettre à la profession de se donner les moyens de se responsabiliser dans son avenir. Parallèlement, je me suis inscrit en dernière année d’une formation d’ostéopathie. L’objectif est de confronter ma démarche avec d’autres cliniciens ayant un cursus de formation continue différent. Le constat aujourd’hui est que la différence entre leurs possibilités et les miennes est très faible et dépend des hypothèses cliniques que nous nous donnons. La recherche est donc le chemin qui va diminuer ces écarts et permettre à une thérapeutique manuelle d’émerger dans un champ de compétence défini et reconnu.

En conclusion, je suis toujours praticien, enseignant, avec une certaine casquette d’ergonome. L’écoute de chaque Patient me permet de proposer une thérapeutique adaptée et de distinguer mes limites. Je traite moins des pathologies mais bien plus des Humains avec un fonctionnement complexe nécessitant une approche holistique. Je me donne les moyens d’apprendre chaque jour à partir de ma compétence et d’aller chercher mes ignorances dans l’avenir à travers la recherche. Je ne pense pas que cette manière d’être soit exceptionnelle et je suis engagé à ce qu’elle puisse être le support de la formation de demain. Si nous amenons chaque thérapeute à reconnaître ses compétences, nous diminuons ses peurs et nous favorisons sa responsabilisation et son autonomie. Dans cette espace de mieux être, il peut libérer du temps et de la matière grise pour majorer sa compétence et repousser ses limites.

Gilles CHEMOUL Cadre de Santé, DEA de Biomécanique