ETUDE ERGONOMIQUE EN VITICULTURE LORS DE LA TAILLE.



En IFMK, les étudiants réalisent de nombreux dossiers écrits en s’appuyant sur des études de cas. Dans le cadre de leur enseignement en ergonomie, il leur est demandé d’analyser un poste de travail ou une activité de leur choix. Comme chaque année l’objectif est de prolonger l’analyse jusqu’à la recherche de recommandations qu’ils pourraient transmettre à leur patient si celui-ci venait les rencontrer en cabinet. Nous vous présentons ici un travail d’étudiants qui ont suivi un équivalent de 5 jours de formation en ergonomie. Les enseignants conscients qu’en si peu de temps il ne peut s’agir que d’une sensibilisation à cette pratique récoltent là les fruits d’une pédagogie interactive particulièrement efficace.


INTRODUCTION :
Notre observation s’est déroulée en Champagne dans la Marne sur une demi-journée du mois de janvier. Elle a porté sur l’étude des différentes tâches, lors de la taille de la vigne, de trois viticulteurs, de sexe masculin et âgé de 22, 25, et 53 ans. Le temps climatique était froid et sec, avec des bourrasques de vent et une température extérieure de 10°.

La taille consiste à nettoyer la vigne en éliminant les vieux sarments et à préparer la future récolte afin que la qualité du raisin et les cotas imposés soient respectés. Elle se déroule sur 3 mois environ de janvier à fin mars pendant le repos végétatif de la vigne. Ce sont les conditions climatiques qui imposent la cadence des viticulteurs. Un impératif doit être respecté : la taille doit être terminée avant la montée de sève dans les ceps de vigne.
Les plaintes des viticulteurs pendant cette période sont des douleurs de poignet et de l’avant-bras liées à une activité répétitive de la main qui doit actionner le sécateur environ 10000 fois par jour, et le mal de dos du à la position courbée pour accéder à la vigne qui se trouve à une hauteur réglementaire de 50 cm du sol.

I) IDENTIFICATION DES TACHES :
Le travail se réalise sur des vignes plantées en rangées. Deux pieds de vigne sont espacés d’1 m 20. Les rangées peuvent être de longueur variable( celles de notre étude étaient composées de 50 pieds). Les rangées sont espacées de 1 mètre et elles sont orientées selon la ligne de plus grande pente.
La taille consiste à couper les pieds de vigne selon une technique bien précise de façon à organiser la pousse pour la prochaine récolte. Un ouvrier travaille 7 à 8 heures par jour (9h-12h et 13h–17h ou 18h) pendant 3 mois par an. Un viticulteur taille entre 400 et 500 pieds de vigne par jour.

II) DESCRIPTION DES MODES OPERATOIRES :
Description de la méthode utilisée pour tailler un pied de vigne, cette méthode est répétée pour chaque pied.

Premier temps :
Taille de la base ( 30s)
Temps qui consiste à tailler ce qui se trouve entre le sol et le fil lieur à 50 cm du sol. L’ouvrier se positionne en attitude semi accroupie, un genou au sol et la fesse appuyée sur le talon de la même jambe. Le rachis est fléchi en avant sauf la partie cervicale qui est en extension. La position du membre supérieur tenant le sécateur est l’épaule en flexion rotation interne abduction, le coude est fléchi entre 30° et 60°, le poignet est en flexion, inclinaison ulnaire, et les doigts sont en flexion avec le sécateur dans la main.

Deuxième temps :
Taille de la charpente (1mn)
Le viticulteur va couper les sarments au ras de la vigne qui se trouvent au niveau du fil lieur à 50 cm du sol. Pour cela, il se trouve debout les pieds écartés de la largeur des épaules, penché en avant de façon à avoir les mains à 50 cm du sol. Il se trouve en extension de genou, en flexion de hanche, flexion de tout le rachis sauf le rachis cervical qui est en extension. L’épaule se trouve en flexion rotation interne, très légère abduction, le coude est fléchi entre 20 et 60°, le poignet est en flexion inclinaison ulnaire.
Les sarments poussant perpendiculairement à la charpente, contraignent le poignet à la position décrite ci-dessus afin d’avoir une coupe rase ( la lame du sécateur doit être parallèle à la charpente).

Troisième temps :
Ramassage des branches coupées ( 30 s)
Une fois le pied taillé, le viticulteur se penche en avant dans la même position que précédemment, ramasse les sarments coupés et les jette dans la boite à feu qui se trouve environ à 2 mètres. Puis il avance jusqu’au pied suivant et recommence.
Description d’un pied de vigne.
Pour chaque pied :
- Taille de la base en position accroupie pendant 30 s
- Taille de la charpente penchée en avant les mains à 50 cm du sol pendant 1 min
- Ramassage des sarments coupés pour les jeter dans la boite à feu environ 30 sec Chaque pied nécessite entre 20 et 30 coups de sécateur, ce qui correspond à 8000 à 15000 coups de sécateur par jour.

Le matériel utilisé par les viticulteurs lors de notre étude :
- un sécateur à poignée tournante
- un cou
pe souche
- une boite à feu ( constituée d’un bidon métallique ouvert porté sur une brouette)

III) LES CONTRAINTES :

Contraintes de temps :
- imposées par la végétation, plus le printemps est précoce plus il faut accélérer la cadence avant la montée de sève dans la vigne sinon fragilisation des bourgeons,
- barème indicatif donné par la convention collective : temps nécessaire pour tailler un hectare pour une personne est compris entre 180 et 220 heures de travail.

Contraintes climatiques :
- imposées par la végétation, travail en extérieur de tout temps ( pluie, grêle, neige) pas de travail possible lorsque la température est inférieure à –5°C ( le bois risque de casser).

Contraintes liées à la tâche elle-même :
- La répétition du geste Pour un pied de vigne il est nécessaire de pratiquer 20 à 30 coups de sécateur
- Contrainte due au sécateur La force à mettre en jeu varie avec le diamètre de la branche et la qualité de l’affûtage du sécateur
- La hauteur de vigne réglementaire La vigne est installée à 50 cm minimum de hauteur.
- La brouette à feu Poids supplémentaire à déplacer Feu à proximité avec projection de braise, déport de la fumée selon le sens du vent
- Contrainte des habits difficultés pour l’aisance des mouvements et le travail de précision avec les gants.

Contrainte du terrain :
- liée à la pente plus ou moins importante
- liée à l’humidité du sol ( poids supplémentaire sur les bottes)

Contrainte psychologique :
- objectif à atteindre imposé par le patron et la végétation
- cadence à tenir

Contrainte liée à l’environnement :
- pas de contrainte acoustique ni lumineuse
- contraintes thermiques liées au climat (travail de la taille pendant l’hiver).

IV) LES ASTREINTES :

1. Le poignet :
A partir d’une analyse angulaire réalisée grâce à des photographies prises le jour de notre étude, nous avons pu déterminer une flexion de poignet de 70° et une inclinaison ulnaire de 30°.

- Retentissement articulaire : lors de toute flexion il y a une inclinaison ulnaire due à la géométrie variable du carpe ( mouvement de bascule du scaphoïde). Il y a mise en légère compression du carpe interne ( IV et V méta qui comprime l’hamatum et le trichétrum contre l’ulna. Et compression du pisiforme contre l’ulna).
- Retentissement capsulo-ligamentaire : cette position du poignet va mettre en tension le ligament postérieur du carpe et les ligaments latéraux ainsi que la capsule postéro-latérale du carpe.
- Retentissement musculaire : contraction du FUC et de l’ABD du V qui stabilise et fixe le poignet en flexion-inclinaison ulnaire, travail des fléchisseurs des doigts en course moyenne grâce à l’effet ténodèse, pour obtenir une force optimale. L’astreinte au niveau musculaire vient d’une part de la position du poignet mais surtout de la répétitivité du mouvement ( 10000 fois par jour).

2. Membre inférieur :
A partir d’une analyse angulaire en position accroupie et en position debout nous avons pu calculer les angulations adoptées lors de ces différentes positions. En position accroupie, la cheville et le genou sont contraints dans des amplitudes maximales de flexion dorsale pour la tibio-tarsienne et de flexion pour fémoro-tibiale.

- Retentissement articulaire : contrainte en compression au niveau fémoro patellaire. Blocage osseux entre le col de l’astragale et le pilon tibial.
- Retentissement capsulo-ligamentaire : mise en tension de tous les éléments passifs postérieurs au niveau de la cheville et antérieurs au niveau du genou.
- Retentissement vasculo-nerveux : du fait de la position extrême du genou, il y a un risque de compression du paquet vasculo-nerveux du creux poplité.
En position debout, les amplitudes articulaires sont sub-maximales et donc non contraignantes.

3. Le rachis :
Notre recherche ergonomique prenant en compte la plainte (lombalgies), l’étude du retentissement des contraintes sur le rachis est axée sur la région lombaire. Une analyse angulaire montre que le rachis lombaire est en hyper flexion

- Retentissement articulaire : le rachis dorso-lombaire est en flexion. La flexion de hanche (90° au moins) et l’extension de genou (voir appui sur les coques condyliennes) entraînent une mise en tension passive des ischio-jambiers limitant la bascule antérieure du bassin plaçant ainsi la région lombaire en hyper-flexion. On retrouve une compression du plan articulaire antérieur du rachis, notamment des disques intervertébraux.
- Retentissement capsulo-ligamentaire : On retrouve donc une astreinte en étirement du plan capsulo-ligamentaire postérieur du rachis lombaire.
L’analyse vectorielle permet de déterminer la force de tension du plan postérieur: Le centre de gravité est retrouvé en avant de L1 et il se projette entre les deux pieds de l’opérateur, dans son polygone de sustentation. La force de tension résultante au niveau du rachis lombaire est calculée en fonction du centre de rotation, en L4. On obtient T= (d/a) P Soit, pour l’opérateur : T=(d/a) mg, T=(d/a) 800, T=1460 Newton.
La force maximale non contraignante est de 1000 N pour le rachis lombaire.
- Retentissement articulaire : la force P entraîne une force de compression antérieure des disques intervertébraux lombaires par son application en L1 et le point fixe pelvi-fémoral. - Retentissement capsulo-ligamentaire : les éléments capsulo-ligamentaires postérieurs supportent une tension de 1460 N lors de la taille de la charpente.
- Retentissement musculaire : l’action du relevé est pratiquée avec une impulsion rachidienne basse sans compensation des membres inférieurs et sans aide des membres supérieurs. Ainsi les muscles spinaux érecteurs du rachis doivent développer une force égale à la tension subie. Cette étape de la taille est répétée plus de 1000 fois dans la journée, à peu près 2 à 4 fois par pied de vigne.


V) LES PLAINTES :

Les plaintes rencontrées lors de la période de taille de la vigne sont principalement des douleurs lombaires, du poignet et de l’avant-bras.
Notion épidémiologique dans la Marne :
- Plus de 500 accidents de travail avec arrêt survenant aux salariés
- Plus de 15000 journées de travail perdues
- Plus de 100 journées d’hospitalisation
- Plus de 20000 francs pour le coût moyen d’un accident de travail avec arrêt. « Statistiques 1998-1999, accidents du travail et maladies professionnelles, période de la taille de la vigne. »



VI) PREVENTION :

Il s’agit de prévention secondaire car elle répond à une plainte de l’opérateur. Dans le contexte de travail de l’opérateur, notre action ergonomique ne peut se faire que sur la préparation et l’entretien physique et l’adaptation de l’outillage.

A) PREPARATION ET ENTRETIEN PHYSIQUE
PREVENTION DES DOULEURS DE POIGNET

- AVANT LA PERIODE DE LA TAILLE
Je prépare mes muscles avec une balle mousse régulièrement pendant quelques minutes

- AVANT LA JOURNEE DE TAILLE Le port d’un bandage souple du poignet me protège du froid et maintient en bonne position mon poignet Si les douleurs existent, je peux effectuer un massage doux de la région

- PENDANT LA JOURNEE DE TAILLE Des mouvements de décontraction et d’étirement des muscles de la main et de l’avant-bras favorisent la détente musculaire

- EN FIN DE JOURNEE DE TAILLE S’il existe des douleurs : Un massage doux de la région relaxe les muscles. Laisser la main quelques minutes dans l’eau fraîche pour soulager les zones sensibles et gonflées

PREVENTION DES DOULEURS DE DOS

- AVANT LA PERIODE DE TAILLE J’assouplis mon dos. Je muscle mes abdominaux. Je muscle mes cuisses

- AVANT LA JOURNEE DE TAILLE Je m’habille chaudement en protégeant le bas du dos du froid

- PENDANT LA JOURNEE DE TAILLE Je varie mes positions de travail pour éviter d’être toute la journée penché en avant : Mettre un genou à terre . Réaliser des exercices d’étirement en redressant le tronc. Utiliser un siège-vigne.

- APRES LA JOURNEE DE TAILLE Si j’ai des douleurs, prendre un bon bain chaud pour relaxer ses muscles

B) ADAPTATION ET ENTRETIEN DU MATERIEL
1) Les outils de coupe

Le sécateur à poignée tournante, le plus utilisé, réduit les frictions en accompagnement le mouvement. L’inclinaison latérale et verticale de sa lame contribue à améliorer l’alignement de la main et de l’avant-bras, elle permet une économie d’énergie lors du geste. Chaque viticulteur peut avoir un sécateur adapté en fonction de la largeur et de la longueur de sa main.

Le sécateur électrique permet d’éviter au viticulteur la répétition d’ouverture et de fermeture de la main. Mais ce sécateur nécessite le port d’une batterie, et son poids entraîne une fatigue prématurée des muscles du poignet. Il est donc recommandé de l’utiliser en alternance avec le sécateur manuel.

A l’usage, le fil des lames s’émousse. La surface de la partie coupante en contact avec le brin de vigne augmente ; le tailleur doit donc assurer un effort de pression plus important pour couper le sarment. Ceci tend à augmenter la fatigue de la main qui taille, donc le risque de survenue de douleur au poignet et de diminuer la qualité de la taille du fait d’une tendance à l’écrasement du bois.
En pratique, la lame du sécateur, qu’il soit manuel ou électrique devrait être affûtée au moins une fois par heure de coupe (3 à 4 fois par jour au strict minimum). Le coupe souche est un sécateur à manche long, son grand bras de levier permet d’éviter des efforts de force. Son utilisation adaptée aux charpentes de gros diamètre permet d’éviter les efforts en torsion et de limiter la force développée avec un sécateur manuel.

2) Les sièges vignes
Il en existe différents modèles :

Le siège à un pied permet un travail en position assise. Pratique, léger, facilement transportable il s’attache au corps par un sanglage des cuisses. Le pied se règle en hauteur.

La chariotte comprend un siège tournant-inclinable et trois roues dont une roue avant directionnelle. Une poignée permet son transport. Il en existe des versions motorisées. Le siège assis à genou se fixe au mollet par deux lanières élastiques réglables ; il assure une protection du genou et un appui fessier sur un coussinet. Léger, robuste et peu encombrant, il permet le déplacement et le travail assis dans les fortes pentes.

Les sièges vignes permettent, par le réglage de leur hauteur, une adaptation du viticulteur à son poste de travail. On tente de limiter ainsi la fatigue et les douleurs du dos liées aux postures en flexion, inclinaison et rotation lombaire.


CONCLUSION

Nous avons noté que les viticulteurs ne se plaignent que pour des douleurs invalidantes pour lesquelles l’arrêt de travail est nécessaire. Lors de notre étude sur le terrain, les viticulteurs ont eu des difficultés à parler de leurs douleurs mais aussi de la prévention assimilée, pour eux, à la maladie et à la mauvaise santé. Nous avons assisté à une journée d’information organisée par la Mutualité Sociale Agricole dans le cadre de la prévention des risques professionnels. Les viticulteurs présents ont tous des antécédents d’arrêt de travail. Ils assistent à cette journée dans le but de trouver des adaptations pouvant les aider.
La difficulté à faire venir les travailleurs aux journées d’informations, ralentit le processus d’adaptation ergonomique des viticulteurs au travail de la vigne.

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