Les séniors :
des conquêtes à venir…


Le congrès des Sables d’Olonne a été l’occasion d’approche très complémentaires sur le même thème. On ne peut que féliciter les organisateurs Henri Portero et Michel Caulir du centre hospitalier Côte de Lumière d’avoir réussi à réunir des intervenants aussi différents par leur expérience et aussi identiques par leur conviction à défendre une kinésithérapie moderne.


La population tend à vieillir, la kinésithérapie aussi.
En 1996 nous fêtions ses 50 ans . Fait-elle aussi partie des thérapeutiques seniors ?


Regarder la kinésithérapie à travers 50 ans d’existence, c’est prendre un prisme macroscopique pour aborder son passé. C’est l’inscrire en quelque sorte dans le temps et dans l’histoire, et la soumettre ainsi aux aléas de l’économique, du social, du culturel. De même, regarder les seniors, c’est considérer à la fois le vieillissement de la population et le vieillard.

La vie s’essouffle tardivement aujourd’hui dans notre pays, puisque nous sommes un des pays au monde où l’espérance de vie est la plus longue. C’est une donnée brute que la médecine, comme la kinésithérapie, devra néanmoins prendre en compte. Rapprocher le vieillissement de la maladie n’a pas d’évidence, en effet, la vieillesse n’est pas une maladie mais la durée prolongée de la vie, ponctuée, voire rythmée par les accidents et les maladies. La médecine, la chirurgie, la réanimation peuvent s’enorgueillir de soigner, d’opérer et de faire survivre des patients de plus en plus âgés. Ceci témoigne de considérables progrès scientifiques et techniques, capables de faire reculer les limites du soin et de la mort. Bien sûr, ceci a un coût et les pouvoirs publics ne manquent pas de nous le rappeler quotidiennement. Si le vieillissement et son cortège de maladies ont un coût, la vieillesse n’est-elle pas a contrario une valeur pour un pays, pour nous.

La vieillesse aujourd’hui coûte cher : improductif et gros consommateur de soins, le retraité, le vieillard n’ont d’intérêt que comme consommateurs éventuels d’une richesse qu’ils ont participé à produire ou en tant que transmetteur potentiel de ses richesses lorsqu’ils en possèdent. Aujourd’hui dans nos services hospitaliers, il y a les services de pointe, où la durée moyenne d’hospitalisation est la plus basse possible. Les beaux malades sont les cas rares et jeunes, et il y a ceux qui gâchent le tableau, les vieux qui occupent les lits et le personnel, et qu’aucun établissement ne veut et ne peut accueillir pour «libérer» un lit.

A côté, il y a des établissements spécialisés de long séjour dont l’accès est d’autant plus difficile que leur nombre est rare. Dans ces services, il y a ce vieillard aux yeux délavés par les années et la peau parcheminée qui s’approche de la mort, à qui l’on tend un bras pour faire ces quelques pas qui voudraient l’éloigner d’une fin si proche.


Quel regard la kinésithérapie porte sur la vieillesse et la mort, quel regard portons-nous sur le vieillard à rééduquer dans nos services ?


Car le problème est bien celui-là au delà du champ socio-économique d’allongement de la durée de vie.

Parler en terme de «regard sur», c’est parler en terme de projet. Pour Sartre, le projet c’est ce qui est jeté en avant, c’est l’expression de l’intentionnalité du sujet, c’est ce qui va donner un sens et de la valeur de l’action et pour celle qui nous concerne, celle de rééduquer. Ce regard n’est pas extérieur à celui qui le porte, il est l’expression de représentations sociales, de valeurs personnelles, de notre angoisse de vieillir et de mourir, de références professionnelles.
Celles-ci sont façonnées par la formation professionnelle continue et initiale, mais sans doute encore plus par cette dernière. Ici, la responsabilité des kinésithérapeutes seniors d’aujourd’hui est grande vis-à-vis des étudiants kinésithérapeutes.

Notre projet de kinésithérapie vis-à-vis des séniors, des personnes agées et des vieillards doit être un projet thérapeutique. le traitement kinésithérapique doit être considéré «comme un ensemble d’activités thérapeutiques préventives, curatives ou palliatives dans les domaines cognitifs, gestuels et relationnels» (définition du soin en kinésithérapie élaborée par un groupe de cadres de l’Assistance Publique Hôpitaux de Paris).

Cette définition large du soin montre bien ses aspects variés qui dépassent de loin le seul aspect technique. Dans le domaine de la gériatrie, une des grandes difficultés de la rééducation est la coopération du patient. Sans aller plus loin, il faut tout d’abord s’interroger sur le sens de la rééducation en gériatrie. La rééducation est-elle un retour à un état proche de celui qui existait auparavant ou le renouveau, un autre projet nécessaire pour prendre en compte de nouvelles données. D’une façon un peu abrupte, on peut se demander s’il est possible d’éduquer ou encore de rééduquer une personne de 90 ans et à quelles conditions. Ces conditions ne dépendent pas seulement du thérapeute, surtout lorsqu’on souhaite privilégier l’autonomie du patient.


. Quand l’environnement, les contraintes physiologiques, pathologiques mais aussi socio-économiques et culturelles ne peuvent pas être gérées par le patient soit par le fait de démence, d’impossibilité ou de refus de coopérer, quelle est la place du patient dans la rééducation.
Activité
Temps disponible
Santé
Les Masters (68%)
50-60 ans en activité professionnelle
 
peu de temps libre
Très bonne
Lunettes généralisées.
Ménopause.
Les Libérés 60-75 ans
Disparition progressive de l’activité professionnelle
 
Grande découverte du temps libre
Bonne Vue, ouïe déclinent
Mobilité également.
Obligation de prudence
Les Retirés
Aucune activité professionnelle.
75-85 ans
 
Solitude
Forte consommation médicale
Début des problèmes d’autonomie
Les Grands aînés
+ de 85 ans

Baisse globale de toute activité 
Domicile maison de retraite deviennent le centre du monde
Augmentation des phénomènes de dépendance
D’aprés la Senior Agency

En d’autres termes, le patient a-t-il un projet personnel de soin et en préalable un projet de vie ?
Poser la question en ces termes, c’est poser la pertinence et la validité d’une quelconque rééducation si on la considère comme la négociation de projets vers un retour à l’autonomie. L’autonomie étant la gestion des contraintes et des ressources du milieu nécessaire à la conduite de ses propres projets.

L’avenir de la kinésithérapie en gériatrie me paraît triple :

- Préparer les personnes, les patients à une longue vie en s’investissant dans une médecine de prévention qui viserait à retarder les effets psychologiques et physiologiques du vieillissement. Il s’agit là de permettre aux personnes de développer des projets de (fin de) vie.

- Aider les vieillards à profiter de la fin de vie, en imaginant que l’avenir n’est ni tout noir, ni tout blanc et qu’il faudra toujours savoir dégager des zones d’ombre et de lumière. Là encore il faudra savoir proposer un projet et s’accommoder de celui du patient qui peut être à court terme voire au jour le jour.

- Réfléchir à une «réponse mesurée» de la kinésithérapie dans des circonstances de fin de vie en sachant arrêter les soins quand ceux-ci perpétuent un état de déchéance et de souffrance sans avenir, mais aussi lorsque le projet du kinésithérapeute est en opposition avec le projet de mort du patient.

Le premier point retiendra aujourd’hui notre attention. La prévention c’est à dire l’accompagnement au vieillissement. Elle devrait s’engager dans l’entreprise dès la nécessité de gérer la place d’un salarié au sein d’un atelier, d’un service alors que sa compétence n’est pas remise en cause, mais son efficacité interpelle sa hiérarchie.

Sujet
Personne
Être
Corps réel «instrument» Exercice dirigé Rééducation Fonctionnelle Corps symbolique «libéré» Organisation de soi Techniques psycho corporelles Corps imaginaire «contrôlé» Réflexion sur soi Relaxation
D'après VAYER et RONCIN
Les premiers signes relevés sont le plus souvent un absentéisme qui s’accroît, un repli sur soi, ou une irritabilité excessive, des erreurs et c’est la facteur humain qui va éveillera perspicacité du D.R.H..

Ces états traduisent assez bien le besoin de reconnaissance chez une personne qui ne sait plus exprimer ou libère mal ses émotions et s’est constituée au fil des ans une cuirasse musculaire pour reprendre l’expression de Reich.
Se battre avec nos outils kiné-ostéo-thérapeutiques manuels conduit le plus souvent à des échecs ou des succès limités car la problématique des personnes se situent plus dans la représentation de leur corps que dans un déséquilibre au niveau de telle ou telle articulation ou de son schéma corporel.

Le projet kinésithérapique destiné aux seniors doit s’enrichir des techniques psychocorporelles, des techniques de relaxation, de toutes techniques dont l’objectif est plus de rechercher un travail d’accompagnement sur l’image du corps que sur celui du schéma corporel. Le schéma de représentation préconisé par Vayer et Roncin permet au kinésithérapeute de mieux comprendre la demande de ses patients et d’inscrire son traitement dans une dynamique beaucoup plus complète et plus efficace que la simple réponse à “ l’ ordonnace “.

L’avenir de la kinésithérapie du vieillard s’exprime aussi dans le devenir d’une réflexion souhaitable de la société sur son avenir, son existence, sa finitude, c’est-à-dire celle de ses membres, de ses citoyens surtout lorsque cet avenir se prolonge et que la mort chaque jour plus lointaine ne fait qu’aviver notre désir d’éternité.

On peut dès lors conclure que le soin est et n’est pas de l’amour. Il n’est pas de l’amour au sens où précisément il est une pratique dont la condition de réalisation est de surmonter toutes les tentations affectives, qui viennent interférer avec elle. Il est amour par contre pour la même raison dans la mesure où il faut beaucoup d’amour pour pouvoir avoir le sens de la nécessité, de la responsabilité, du savoir faire, de l’individu, de l’art, de la discipline et de la pratique.


Jean-Pierre ZANA Cadre de santé en kinésithérapie,
Ergonome, EFOM Paris
jp.zana@wanadoo.fr