Elle court, elle court……

On la croyait disparue mais non elle est toujours là. On sait d’elle, que c’est une affection insidieuse qui sous-tend souvent l’état dépressif des kinésithérapeutes en milieu gériatrique et prive les patients d’une chance de retrouver des aptitudes compatibles avec leur mode de vie.

Malgré de nombreuses tentatives, son éradication est un échec. Celui-ci s’explique en partie par la mauvaise connaissance de ce qu’elle est en raison des nombreux tabous dont elle fait encore l’objet. On ne sait pas très bien quand elle est née et on répugne à dire qui l’a engendrée. C’est donc avec beaucoup de difficultés que j’ai pu reconstituer son histoire.

Il était une fois, il y a longtemps, un pays où les kinésithérapeutes avaient en charge des patients dont la moyenne d’âge était de 35 ans. Ces patients présentaient des pathologies prestigieuses pour des rééducateurs portant les doux noms de paraplégies, de fractures et même de sciatiques. Certains de ces kinésithérapeutes connaissaient bien ces maladies et avaient développé des techniques très élaborées. Et puis progressivement tels des parasites des patients âgés puis très âgés sont venus envahir leurs services . Ah non c’en était trop. « On ne veut pas de ça chez nous ! » «Nous ne sommes pas un hospice». Seulement voilà, les âgés sont restés, leur nombre a même augmenté et de la diabètologie à la neurologie en passant par l’orthopédie on n’en trouvait partout. A ce moment là, le corps médical s’en est ému : « il faut faire marcher ces gens là ce d’autant que tant qu’ils ne marcheront pas ils ne pourront pas sortir d’ici ». On ne sait pas pourquoi ils ne marchent pas mais qu’importe les kinésithérapeutes qui s’occupent des muscles et des articulations vont bien s’en débrouiller. Alors les kinésithérapeutes ne pouvant admettre une si douloureuse transformation, sont devenus très tristes. Mais je ne sais pas s’ils étaient réellement tristes, non, je crois qu’ils avaient peur. Remarquez qu’il y avait de quoi : brutalement la référence suprême à l’adultomorphisme qui avait sous-tendu toute leur formation s’écroulait. Et puis rendez vous compte, la relation au corps de l’autre même malade, c’est supportable tant qu’on peut se dire qu’on aura jamais cette maladie mais le vieillissement comment y échapper. Comment supporter ce miroir quotidien ?



Enfin et pour certains ce fut le pire, ils réalisaient que les techniques qui les avaient rendus forts, n’étaient pas toujours applicables avec ces nouveaux patients. Ainsi une seule explication s’imposait : ces malades sont en trop mauvais état pour bénéficier de rééducation. Alors c’est là qu’elle est née.

Vous avez deviné n’est ce pas, c’est de la trotinothérapie dont il est question.

Réponse lapidaire à une prescription lapidaire, elle est passée par ici elle repassera par là, elle s’incruste dans les institutions et à domicile. Sans danger direct mais sans efficacité non plus elle fait son nid dans l’absence de réflexion gérontologique et dans la méconnaissance de la rééducation aimant tout particulièrement se lover dans le fatalisme.

Elle se tient à distance de toutes les formes récentes de remise en question comme le diagnostic kinésithérapique ou plus anciennes comme la formation professionnelle.

Elle a un bouclier qui la protège de toute atteinte: c’est la déclaration de bonnes intentions :» il est trop fatigué pour faire plus» «il ne comprendrait pas les consignes» et l’indiscutable « ce qui importe surtout de discuter avec eux».

Elle n’a pas de commencement et pas de fin, pas de progression non plus, puisque le couloir a toujours la même longueur. Mieux encore elle ne peut faire l’objet d’aucun reproche puisque le médecin lui-même l’a dit « kinésithérapie: marche».

On le voit le traitement curatif est difficile à appliquer alors il faut avoir recours à la prévention. Pour cela il suffirait peut-être d’apporter un enseignement de base qui comprendrait à la fois des connaissances sur le vieillissement, sur les techniques spécifiques et un peu de réflexion sur la place et le rôle du kinésithérapeute auprès du patient âgé et au sein des équipes interdisciplinaires.

Mais je vais quitter définitivement le ton badin pour mettre vous mettre en garde. Du domicile au soins de suite de rééducation en passant par les hôpitaux de jour, les patients âgés ont besoin de rééducation. Tous les projets gérontologiques en témoignent, des postes de kinésithérapeute se créent et on attend des professionnels compétents, motivés, formés à l’évaluation de leurs pratiques.

Si les kinésithérapeutes ne veulent pas être présents pour répondre à cette demande, d’autres professionnels bien évidemment occuperont ce champ d’activité: j’entends déjà les pleurs !

Désolée, à ces obsèques là , je ne serai pas
!

France Mourey
Centre Gériatrique de Champmaillot
2, rue Jules Violle
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