ANALYSE
DES POSTURES ET DES CONDITIONS DE TRAVAIL
D’UN PROTHESISTE DENTAIRE
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Quand les étudiants
s’initient à l’ergonomie…
Marielle Delatour, Solène
Husson, Wilfrid L’hirondel, Laure Mahieu, Céline
Réveillère.
Etudiants à l’Institut de Formation en
Masso-Kinésithérapie du C.H.U de Rouen.
Directrice : Madame BAZIRE Promotion 2002.
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La
formation initiale en kinésithérapie comprend
un module de prévention et d’ergonomie
appelé module 10. Dans ce cadre, avec Sylvie
Laroudie et Gilles Chemoul, nous avons préconisé,
dans le respect des textes, de sensibiliser les étudiants
à une ergonomie appliquée. Après
avoir donné les bases de la démarche ergonomique
en l’ayant centrée sur la problématique
kinésithérapique, à savoir la prise
en charge des pathologies de l’appareil locomoteur
liées au travail, les élèves sont
amenés à rechercher, dans leur entourage
de stage ou personnel, des personnes présentant
des troubles physiques liés à leur activité.
Ils proposent alors à ces personnes d’effectuer
une analyse des tâches centrée sur leurs
gestes et leurs postures et surtout, ils sont chargés
de rechercher des recommandations adaptées aux
actions de travail observées en tenant compte
des arguments ergonomiques qui leur ont été
donnés. En ce sens, il s’agit d’une
application d’un outil de l’ergonomie :
l’analyse d’un poste de travail et non pas
de toute la situation de travail, objet de l’ergonomie
en entreprise. Cette analyse complète les connaissances
scientifiques acquises en anatomie, en biomécanique
et permet aux étudiants de rechercher la formulation
de recommandations adaptées au poste de travail
et non plus des conseils généraux sur
les conséquences de la pathologie.
Il nous semble que les kinésithérapeutes
devraient eux aussi se familiariser avec cette approche,
de ma position au sein de l’INRS, je mène
actuellement une réflexion pour faire progresser
cet idée que le kinésithérapeute
peut devenir, dans son cabinet ou son centre de rééducation,
un acteur de la prévention en complétant
sa pratique thérapeutique d’une démarche
préventive pour minimiser, retarder, empêcher
les rechutes ou l’aggravation des pathologies
liées au travail qu’il traite.
Jean-Pierre
ZANA Département ETE INRS Paris |
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Le
texte proposé dans ce numéro concerne l’analyse
d’une tâche d’un prothésiste dentaire,
nous ne sommes pas en mesure de reproduire les images prises
par les élèves pour des raisons de confidentialité
et nous vous prions de bien vouloir nous en excuser.
INTRODUCTION
Le
sujet de notre travail est prothésiste dentaire depuis
21 ans. Il vit à Rouen avec sa femme et ses deux enfants,
à côté de son lieu de travail. Le métier
de prothésiste dentaire consiste à fabriquer
des prothèses qui ont pour objet :
-
la restauration individuelle des dents
-
le remplacement des dents manquantes
-
la mise en place correcte des dents sur une
arcade.
Le
cabinet est composé de trois prothésistes. Nous
nous sommes intéressés à l’un d’entre
eux que nous côtoyons souvent Monsieur X. Il nous a
déjà fait part de ses plaintes. Nous avons visité
son local et observé ses conditions de travail. Notre
but est de lui apporter, grâce à notre étude,
des propositions afin d’améliorer son activité
gestuelle et ses postures de travail, tout en considérant
l’ensemble des contraintes qu’il peut subir.
DEFINITION
DE L’ACTIVITE
La
fonction de prothésiste dentaire est une activité
manuelle nécessitant une bonne dextérité,
mettant en œuvre des instruments manuels et motorisés
afin de réaliser des couronnes, des dentiers et des
dents en céramique. Il s’agit d’un travail
minutieux, de précision qui utilise du matériel
spécifique en fonction de la tâche. Ceci nécessite
d’autant plus de compétences.
LES DIFFERENTES TÂCHES
Les
tâches préparatoires sont :
-
le travail de ports de charge du plâtre
-
la préparation du plâtre.
Les
tâches productives sont :
-
la fabrication d’une prothèse en céramique
qui
nécessite quatre heures de travail.
-
la fabrication d’un dentier qui nécessite une
heure de travail.
-
la fabrication d’une couronne qui nécessite
trente minutes de travail.
Exemple
de prothèse modèle (dentier) : sa
fabrication se déroule en plusieurs étapes :
1-
coulage de l’empreinte.
2-
calcul du rapport d’occlusion : rapport de
la mandibule par rapport au maxillaire.
3-
essayage de l’appareil sur cire.
4-
essayer la prothèse sur le patient.
5-
finition : élimination de la cire par ébouillantage,
elle est remplacée par de la résine.
Ainsi,
l’appareil définitif est obtenu.
Les
tâches complémentaires sont avant tout administratives.
Il s’agit de répondre aux appels téléphoniques
et de réaliser un travail de gestion de son entreprise.
Ce travail lui prend une heure de son temps, voire plus dans
une journée.
ANALYSE
DES CONTRAINTES
l’espace
de travail.
Le
local dans lequel travaille ce prothésiste est aménagé
en couloirs étroits et peu fonctionnels. La tâche
se réalise devant un plan de travail, soit en position
assise, soit en position debout, dans différentes pièces
avec différentes chaises. Quelques tâches bien
précises ne peuvent être réalisées
que dans certaines pièces.
Il
a à sa disposition deux types de chaises : certaines
ont des dossiers et des assises uniquement en bois, d’autres
ont des assises et des dossiers recouverts d’un revêtement
en mousse. Certaines sont dotées d’accoudoirs
et d’autres non.
Les
chaises sont réglées à différentes
hauteurs.
hauteur
de l’assise |
55cm
|
51cm |
hauteur
du plan de travail |
88cm |
90cm |
Les
plans de travail où le prothésiste est debout
sont tous à 90 cm de hauteur.
Cependant, tous les employés de l’entreprise
n’ont pas la même taille et la même morphologie.
les postures du prothésiste.
La
posture est le temps de maintien important qui apprécie
la fatigue musculaire et capsulo-ligamentaire. Elle permet
d’évaluer le comportement des structures passives,
qui à la longue modifient leurs allongements.
ASSIS
:
Monsieur
X réalise la plupart de ses tâches en position
assise. Son travail est minutieux, il se réalise au-dessus
du plan de travail, sous une lampe à incandescence.
Au cours de sa pratique, nous constatons la répétition
d’un mouvement consistant en l’élévation
antérieure ou latérale du bras, l’avant-bras
fléchi, les deux mouvements pouvant parfois être
associés. Ce mouvement peut se « figer »
et donne naissance à une posture « d’abduction-antépulsion
». Elle est l’action conjuguée du muscle
deltoïde et du muscle sus-épineux. Cette action
musculaire s’accompagne d’une action parallèle
des muscles de la coiffe des rotateurs. Il en résulte
une augmentation de la force appliquée au centre de
la glène, appelée encore « coaptation
». On observe également qu’il prend appui
sur les accoudoirs des chaises lorsqu’ils sont présents.
Ainsi, une contrainte supplémentaire est présente
au niveau de ses épaules entre la tête humérale
et l’acromion.
Cette posture peut entraîner :
- des problèmes d’origine ischémique :
l’apport sanguin est très largement insuffisant
dans une zone qui se situe à 1,5 cm de l’insertion
trochitérienne des muscles supra et infra-épineux.
(bibliographie). Cette zone, peu vascularisée, peut
être le siège de tendinopathies, de calcifications.
Cet appauvrissement vasculaire croît avec l’âge
et le surmenage articulaire, et ce déficit d’irrigation
se produit en particulier lors de la mise du bras en abduction-antépulsion-rotation
interne. Il entraîne des phénomènes de
nécroses ischémiques intra-tendineuses.
- des problèmes d’origine mécanique :
selon les auteurs, la répétition de ces mouvements
génère des micro-traumatismes. En effet, le
passage des tendons de la coiffe des rotateurs sous la voûte
acromiale, entraîne des phénomènes dégénératifs
d’usure. De plus, il présente une position avancée
des épaules, associée à une rotation
interne de celles-ci. Elle favorise le renforcement des muscles
antérieurs du thorax , mais également des rotateurs
internes de la coiffe au détriment des muscles antagonistes.
Il a donc tendance à une attitude cyphotique. Cette
posture peut durer de quelques secondes à plusieurs
dizaines de minutes. Elle peut être aggravée
lors du passage d’un plan de travail à un autre,
ce qui oblige à un changement de chaises. Monsieur
X ne prend pas toujours le temps de régler la hauteur
de son siège. Il peut ainsi être gêné
par la butée de ses genoux sous le plan de travail
quand le siège est en position haute. Il en résulte
une plus ou moins grande élévation antérieure
ou latérale du bras.
D’ailleurs, parmi les antécédents de Monsieur
X, est à noter : une tendinite de l’épaule
gauche qui a bénéficié d’un traitement
kinésithérapique qui consistait en un renforcement
des muscles abaisseurs de l’épaule. Actuellement,
son rhumatologue lui prévoit une infiltration. De plus,
Monsieur X recherche un appui de ses coudes sur ces accoudoirs,
ce qui entraîne une délordose lombaire et une
tendance à l’hypercyphose dorsale.
Enfin, lorsque le prothésiste est assis devant son
plan de travail et qu’il désire parler à
l’un de ses employés, il ne prend pas le temps
de se retourner avec sa chaise. Ainsi, à plusieurs
reprises, nous constatons des rotations rapides du tronc dans
le plan horizontal. Ces mouvements répétitifs
peuvent être à l’origine d’altération
des tissus de la région lombaire.
DEBOUT :
La tâche devant les plans de
travail, debout, oblige Monsieur X à se pencher légèrement
en avant , étant donné que ses pieds butent
contre le placard situé sous ce plan. Ainsi, les tissus
des plans postérieurs de la région lombaire
sont en position de course externe, donc étirés.
La durée de maintien de la posture peut être
très courte, de l’ordre de la minute, mais elle
peut se prolonger une dizaine de minutes.
Quelques mots des ambiances physiques.
L’atelier présente plusieurs machines
bruyantes. Mr X est obligé de crier pour se faire entendre
de ses employés. Parallèlement à cette
forte intensité, le caractère inattendu et varié
des bruits augmente aussi la charge mentale. Le téléphone
sonne fréquemment, les appels sont pris en charge par
Mr X. Ce bruit est une source de stress supplémentaire.
Mr X ne porte pas de blouse, contrairement aux employés
qui veulent se protéger de la poussière. La
température de la pièce est de 18°C lors
de notre observation, ce matin du mois de mars. Mais, selon
l’équipe, «il fait toujours trop chaud».
Ils ouvrent rarement les fenêtres (avec un système
américain), car le vent propage les poussières.
L’atelier est doté d’une climatisation
qui fait aussi voler les poussières. L’été,
le soleil oblige à fermer les volets. Les employés
nous disent que l’éclairage est de bonne qualité.
Nous avons été gênés par une forte
odeur de métacylate de Méthyl, irritante.
la surcharge de travail.
Mr X habite à côté de son lieu
de travail. Il prend très rarement des vacances. Il
travaille 7 jours sur 7 et estime sa semaine de travail à
une centaine d’heures. Sa pause du midi est de 1 heure
avec quelques minutes de sieste.
Son statut de chef d’entreprise l’oblige à
travailler plus que les employés, présents 35
heures par semaine.
Ce rythme est donné par les demandes des dentistes.
Le nombre de clients (dentistes) est limité mais chacun
représente un gros chiffre d’affaires. C’est
pourquoi la satisfaction du client est d’une haute importance.
La moindre erreur oblige donc à refaire la prothèse.
La tâche et son délai n’offrent aucune
possibilité d’adaptation.
La fabrication d’une couronne représente un temps
de travail d’une demi-heure. Pour un dentier, il faudra
consacrer 1 heure tandis que pour une céramique, il
faudra compter 4 heures de travail. La durée avant
le changement de la tâche sera variable, de 15 à
60 minutes.
ANALYSE DES ASTREINTES
Quatre tâches ont été analysées
:
- Lorsque Monsieur X est en position debout. Son
travail consiste à presser d’une main un bouton
de manière à obtenir de la vapeur d’eau
et de l’autre main, à tenir la prothèse
dentaire. Au cours de cette posture, son membre supérieur
droit réalise un travail statique (appuyer sur un bouton),
tandis que son membre supérieur gauche réalise
un travail dynamique pour passer la prothèse dentaire
sous la vapeur. Les mobilités se font essentiellement
au niveau du coude par un mouvement de prono-supination et
au niveau du poignet. On peut observer que la vapeur d’eau
l’oblige à rester à distance de la machine.
Il présente un angle scapulo-huméral de 50°,
ses membres supérieurs sont situés en avant
du plan frontal de référence anatomique. Cette
posture entraîne une fatigue musculaire et peut être
à l’origine de ses douleurs à l’épaule.
- Lorsque Monsieur X est assis face à un plan de travail.
Il réalise un travail minutieux sur la prothèse
dentaire. Les mobilités se font au niveau des doigts
et du poignet. Les forces à développer sont
faibles, la charge à soulever correspond au poids de
la prothèse. On mesure un angle de 35 degrés
du rachis haut dont le sommet de l’angle a été
choisi en T4, angle représentant approximativement
le sommet de la courbure. Normalement, Monsieur X doit avoir
une posture de travail, dont le rachis doit être proche
de la rectitude. Sa mauvaise attitude, en hypercyphose dorsale
haute, maintenue plusieurs heures par jour est responsable
de ses douleurs musculaires au niveau du rachis cervical.
- Lorsque Monsieur X travaille face à un autre plan
de travail. On mesure une angulation du rachis haut de 50
degrés qui traduit une hypercyphose dorsale haute.
Cette posture entraîne une compensation qui s’effectue
par une extension du rachis cervical et un enroulement des
épaules. Cette attitude place les muscles extenseurs
du rachis en course interne et entraîne par conséquent
des contractures des muscles trapèzes supérieurs
et angulaires.
- Lorsque Monsieur X est toujours en position assise, mais
cette fois-ci, on mesure un angle scapulo-huméral de
50 degrés en prenant comme sommet le centre de l’articulation
gléno-humérale. Cette angulation montre que
les épaules sont antépulsées et tombantes
.
Cette analyse angulaire nous montre que les positions prises
par Monsieur X sont peu contraignantes pour les différentes
articulations.
RECOMMANDATIONS
Les
adaptations immédiates
Au
niveau de l’environnement de travail.
-
Supprimer les accoudoirs car leur mau- vaise utilisation entraîne
des conflits sous-acromiaux et oblige l’opérateur
à se positionner en délordose lombaire.
- Régler la hauteur des sièges en fonction du
plan de travail pour éviter une élévation
excessive du membre supérieur mais obtenir une position
en rotation neutre, sans antépulsion ni abduction.
Au niveau de la situation de
travail.
- Développer le travail d’équipe
(pour partager les tâches) et la communication entre
l’employeur et les employés (faire des pauses
ensemble…)
Au niveau de l’ambiance
de travail.
- Utiliser des protections auditives individuelles
(casques ou «bouchons» d’oreilles) car le
son est en permanence égal ou supérieur à
90 dB d’intensité.
L’opérateur peut
:
- Effectuer des changements de positions,
des auto-étirements et des relâchements musculo-tendineux
dès qu’il le peut.
- S’aménager des temps de pauses régulièrement
pour diminuer la durée des postures.
Adaptations supplémentaires
Environnement de travail.
- Réaménager le plan de travail
de façon à pouvoir avancer ses membres inférieurs
en-dessous.
- Supprimer les cloisons pour disposer d’une surface
plus importante et obtenir un grand plan de travail.
L’opérateur.
- Peut essayer de ne pas dormir sur son épaule.
- Peut s’accorder des temps de pauses, et plus de loisirs
(marche, natation…) pour se relaxer et renforcer ses
muscles.
CONCLUSION
Les
principales plaintes de Mr X sont des troubles musculo-squelettiques
et le stress.
Malgré
de bonnes positions, le maintien de postures dans le temps
et la répétition de certains mouvements sont
à l’origine de ces troubles musculo-squelettiques.
Le stress est engendré par le manque de liberté
par rapport à la tâche et l’importante
charge de travail. L’étude
de l’espace de travail et des différentes ambiances
n’est pas en faveur de conditions optimales de travail.
BIBLIOGRAPHIE
1)
GINISTRY J., 2002, La chirurgie dans nos épaules…,
L’information dentaire, n° 9, pp547-552.
2)
PENINOU G.,1994, Prévention et Ergonomie, Paris, MASSON.
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