Retour page accueil
NOUVEAUTE
TEMOIGNAGE
FORMATION
PRATIQUE
TECHNIQUE
GROS PLAN
EXPERIENCE
METHODE
REFLEXION
TENDANCE
ETUDE
---


Pénibilités physiques de techniciens
de plateaux vues par des étudiants
en kinésithérapie
HAMEL Benjamin, MORISSET Charlotte, PIRE Aline,STARCK Nathalie
IFMK de Rouen
ETUDIANT


Les étudiants en kinésithérapie sont parfois d’une créativité rafraîchissante au regard de la morosité professionnelle. Dans le cadre de leur module d’ergonomie, en groupe, certains d’entre eux ont choisi à Rouen d’aller suivre des techniciens chargés du démontage d’un décor. Une façon différente d’appréhender les pénibilités physiques de leurs patients de demain et de réfléchir à des conseils plus pragmatiques et surtout davantage tournés vers la prévention. Nous avons bien apprécié leur façon de faire passer les messages de prévention et leur proposition nous paraît très pertinente. JP ZANA

Notre groupe de travail a choisi d’étudier des techniciens spécialisés ou non, lors d’un démontage de décors au théâtre. Notre observation s’est déroulée à l’Opéra de Rouen. Ce démontage s’est effectué sur une journée.L’opéra date de 1961 et fonctionne encore avec le système de contrepoids, poulies et guindes. L’espace d’observation est séparé en cinq niveaux : le 2ème dessous communiquant avec la rue où le camion était garé, le 1er dessous, la scène, le cintre à environ 16 mètres au-dessus de la scène, et le gril à environ 20 mètres.

Matériels et méthodes
 
Au début de notre observation, nous nous sommes divisés en deux groupes, l’un étant sur la scène et l’autre au niveau du cintre. Ce temps concerne le démontage sur scène et le chargement du monte-charge. Puis, nous nous sommes réunis pour observer le chargement du camion. Nous avons utilisé des appareils photos, un caméscope, un dictaphone et un mètre ruban. L’essentiel de notre observation a été transcrit en prise de notes. Enfin, nous avons voulu évaluer les astreintes à l’aide d’un questionnaire et d’un cardiofréquencemètre mais les résultats de ce dernier n’ont pu être exploitables.


Enquête psychosociale
 
L’enquête révèle que les 10 techniciens observés ont un poids moyen de 70 Kg, une taille moyenne de 1m77. Leur ancienneté moyenne est de 3,5 ans (15 ans au maximum, 1 jour au minimum). Trois techniciens pratiquent des activités physiques de loisirs en dehors de leur activité professionnelle. Enfin, un technicien porte une ceinture lombaire, 4 portent des gants et tous portent des chaussures de sécurité.

D’autres conclusions ressortent de cette enquête, elles apparaissent dans les graphiques ci-dessous.





Fig 1 : Problèmes médicaux

Fig 2 : Les douleurs exprimées


Contraintes générales
 

Les contraintes d’espace

L’architecture du théâtre est à l’origine de ces contraintes :
- Le cintre se situe à 16 m au dessus de la scène et le gril à 20 m ce qui induit d’éventuelles notions de vertige pour les cintriers, de sécurité (ne laisser tomber aucun objet) et des problèmes de communication avec les opérateurs de la scène pour la coordination des différentes tâches : ils doivent réaliser leurs tâches tout en ayant une vue d’ensemble du plateau situé en bas et derrière eux.

- Les cintriers travaillent sur 3 étages : 1er, 2ème cintre et gril. Ils passent d’un étage à l’autre par un escalier en colimaçon étroit (29 marches) ou par une crinoline reliant les deux cintres lorsqu’ils chargent ou déchargent les pains au niveau du fond de scène. L’espace du cintre se limite à un couloir d’1m15 de large. Ainsi, ils réalisent de nombreux allers-retours entre les différents niveaux, dans des espaces restreints.

- De plus, au niveau du gril, l’installation des guindes les oblige à se baisser sans cesse pour passer en dessous de celles-ci et aller d’un endroit à l’autre (la hauteur varie de 1 à 2 m).

- Lors du démontage du décor, l’empilement des pièces sur le sol encombre le plateau et rend difficile la manutention des différents éléments du décor.

- Le chargement du monte-charge au camion s’effectue dans un couloir de 3 m de large sur une distance de 15 m, ce qui peut poser des difficultés face à la taille importante des éléments à transporter.

Les contraintes liées à l’ambiance physique
L’ensemble des tâches est effectué dans une ambiance lumineuse sombre (éclairage faible). D’autre part, les opérateurs, lors du chargement du camion, subissent des changements de température à répétition : conditions climatiques extérieures (neige et froid).

Les contraintes de temps
Le démontage du décor a du être réalisé en une journée, ce qui entraîne du stress lié à la nécessité de respecter ce délai pour le montage du prochain spectacle à Aix en Provence. Leur journée de travail se déroule de 8h30 à 18h00.
Le travail des permanents est normalement organisé de la façon suivante:
- 6 jours de travail/6 jours de repos
- 49h/semaine minimum
- Respect de 9h de repos entre 2 jours

Cependant, ces conditions sont peu respectées à cause de la charge de travail. De plus, le temps de montage/démontage varie en fonction de l’importance du décor du spectacle suivant.


Les tâches
 
Les deux tâches que nous avons choisies de présenter dans ce texte sont spécifiques à l’Opéra de Rouen et reviennent pour chaque démontage de décors quel que soit le spectacle. Il nous a semblé plus intéressant de cibler notre observation sur les tâches récurrentes qui ont pris le plus de temps, afin que nos recommandations soient applicables au long cours dans ce théâtre.

Panneaux de scène
Les panneaux constituent le sol. Ils sont spécifiques au spectacle observé, car le type de sol est variable d’un spectacle à l’autre, mais ils ont occupé une place importante dans le démontage du décor. Il s’agit d’un puzzle d’environ 45 pièces, de confor- mations variables. La majorité de ces panneaux mesure 250 cm de longueur, 110 cm de largeur et 17 cm d’épaisseur. Ils pèsent une vingtaine de kilos. La tâche se déroule en plusieurs temps :
- Le dévissage et le démontage nécessitent une quinzaine de personnes et se déroulent en 7 minutes. Chaque pièce est démontée à 2 puis transportée à un endroit de la scène pour former un tas d’une dizaine de panneaux. Au total, on a donc 4 tas à divers endroits sur le plateau.

- Les opérateurs procèdent ensuite au chargement sur le monte-charge en transportant chaque pièce une à une pour reformer les 4 tas sur le monte-charge.

- Enfin, la dernière étape est le chargement dans le camion. Elle dure 20 minutes. L’agencement des pièces dans le camion prenant un peu de temps, certains opérateurs sont obligés de poser à terre leur panneau pour attendre que le rythme reprenne.

Au total, on a donc 45 allers-retours à chaque étape et 4 manutentions au maximum pour chaque panneau.

Contraintes : Les 4 tas installés à divers endroits du plateau entravent l’espace et les opérateurs peuvent être amenés à déplacer les tas. L’analyse angulaire de la photo montre que les articulations sont mises en position extrême et peuvent engendrer des problèmes articulaires à long terme. D’autre part, le nombre important de pièces nécessite une multitude d’allers-retours et une répétition des postures de manutention. Les positions des opérateurs montre que les manutentions placent le rachis lombaire en contraintes maximales ; le nombre important d’allers-retours entraîne une répétition de ces erreurs avec des conséquences non négligeables sur le rachis.

Recommandations : Afin de diminuer les nombreux allers-retours, nous proposons l’utilisation de chariots. Ce chariot pourrait contenir une dizaine de panneaux installés verticalement. Il faudrait environ 5 chariots. Ce système permettrait alors une économie importante des gestes de manutention et éviterait les 45 allers-retours observés entre le monte-charge et le camion. De plus, la position verticale des panneaux permettrait aux opérateurs de garder leur dos droit au moment du chargement et du déchargement sur le chariot.


Les châssis
Ce sont des panneaux souples de 80 kg, d’une hauteur de 8 m et d’une largeur de 2 m. Ils sont composés d’une armature en bois recouverte d’un tissu noir. Il y avait dix châssis sur la scène pour le spectacle qui permettaient de cacher aux spectateurs les coulisses et les éléments techniques comme la lumière. Ils sont installés et démontés pour chaque spectacle, car ils sont utilisés dans chaque ville où se déroule le spectacle. Ils sont maintenus verticaux grâce à deux guindes, l’une étant fixée au niveau du gril et l’autre au cintre. Lors de leur démontage, nous avons ob-servé des tâches à tous les niveaux du théâtre : gril, cintre, scène, et camion.

Au gril
Nous avons observé un seul opérateur effectuer cette tâche. Il décroche la guinde qui est maintenue par un nœud à environ 2 m de hauteur et il la lâche pour qu’elle passe à travers les lamelles du sol.Ses positions de départ et d’arrivée sont deux positions qui placent ses articulations dans des amplitudes extrêmes. Au départ, ses articulations sont en extension exagérée (il est de plus en position instable sur la pointe des pieds). Il maintient cette posture pendant 20 secondes. Puis, il passe à une position extrême en flexion, le but étant de voir à travers le sol pour visualiser la chute de la guinde. Cette posture répétée est maintenue environ 20 secondes aussi.

Recommandations : Nous conseillons à cet opérateur de se placer, une fois la guinde décrochée, en position de chevalier servant avec le tronc parfaitement droit, ce qui lui permettra d’être stable, de toujours visualiser le châssis, tout en maintenant une protection dynamique de son rachis. Il est donc nécessaire qu’il porte une genouillère à son genou d’appui, dans un souci de protection de son articulation.

Au cintre
L’opérateur observé décroche d’abord la seconde guinde qui maintient le châssis. Il se place en position accroupie : cette position est instable, ses genoux et son rachis sont en hyperflexion, pouvant entraîner des douleurs à long terme, sachant qu’il répète cette tâche pour les dix châssis. Puis il se met debout et il guide et freine la descente du châssis au niveau de la scène. Il est dans cette position pendant environ 3 minutes. Il est placé en appui sur la rambarde (hauteur : 1,10 m) : les contraintes sur les vertèbres lombaires sont probablement diminuées de ce fait mais difficilement quantifiables. Nous avons réalisé une analyse vectorielle pour quantifier les contraintes s’appliquant au niveau dorsal et le travail musculaire nécessaire au maintien de cette posture.
Les résultats de l’analyse montrent des contraintes élevées :
378 kg de contraintes au sommet de la cyphose dorsale
245 kg de force musculaire nécessaire au maintien de la posture

Recommandations : Sur l’opérateur : le port de gants nous paraît indispensable pour éviter toute brûlure par frottement de la guinde dans la paume, lors de la descente du panneau. Nous conseillons la position en fente avant, pour garder le rachis vertical, afin de diminuer la force du muscle équivalent et donc de diminuer les contraintes dorsales. Sur le poste : un aménagement possible serait l’installation de poulies sur la partie supérieure de la rambarde, par un système démontable et déplaçable. Ainsi, elles permettraient à l’opérateur de se reculer par rapport à la rambarde, pour effectuer une fente, et le glissement de la guinde serait facilité.

Au niveau de la scène
La réception se fait par 4 opérateurs. Pour guider la descente du panneau jusqu’au sol, ils placent leurs membres supérieurs au zénith, au niveau de la partie supérieure du châssis. L’ensemble des articulations des membres supérieurs supporte la contrainte du poids du châssis, soit en compression, soit en traction, en fonction de la place de l’opérateur. Leurs épaules sont donc dans une position d’inconfort articulaire, comme le montre l’analyse angulaire.

Recommandations : Nous pensons qu’une guinde plus longue au niveau du cintre diminuerait les contraintes subies par les épaules des opérateurs car l’opérateur du cintre freinerait pendant plus longtemps la descente.


Discussion
 
Il ressort de l’enquête psychosociale que seulement 3 opérateurs ont reçu des formations de manutention. Suite à notre observation, nous constatons que globalement les opérateurs ont des techniques de port de charge mal adaptées. Durant cette journée, les techniciens ont porté des projecteurs, des transformateurs, des panneaux d’éclairages… toutes sortes d’objets spécifiques et parfois difficilement préhensibles. Face à la multiplication des manutentions qu’exigent ces métiers, il semble évident que des erreurs de posture sont faites. C’est pourquoi, il est nécessaire d’apporter des notions de manutention, en plus des modifications de poste, pour améliorer certaines tâches.
Toutefois, les techniciens nous ont expliqué que différentes techniques de port de charge spécifiques au théâtre sont transmises oralement des opérateurs expérimentés aux opérateurs débutants.
Ces techniques comme le « souffler » lors du démontage des châssis ou bien leur transport par la technique des forces opposées sont fondées sur les ressentis des opérateurs face à leurs contraintes. De notre côté, on ne pouvait donc pas modifier ces techniques, considérées comme les plus « efficaces ». Bien qu’il y ait une transmission des techniques par les « anciens », on remarque qu’elles ne sont pas toujours appliquées. Notre action serait donc de les répandre au maximum. Pour le support des recommandations, nous avons choisi un tee-shirt avec des croquis relatant l’ensemble des conseils applicables aux différentes tâches. Comme les opérateurs se déplacent sans cesse à tous les niveaux du théâtre, nous avons écarté la solution d’un support fixe (affichettes) qui n’aurait pas été regardé.

Par conséquent nous avons préféré choisir un moyen mobile et personnalisé qui permettrait de leur rappeler à n’importe quel instant les conseils de manutention afin qu’ils puissent les appliquer au maximum.


Conclusion
 
Lors de notre accueil au Théâtre des Arts, le directeur technique nous a manifesté un grand intérêt quant à l’approche ergonomique que nous souhaitions réaliser. Jusqu’à présent, aucune statistique ne permettait de mettre en évidence les conditions dans lesquelles les opérateurs travaillent dans le domaine du spectacle. Nous nous sommes donc investis dans cette étude, qui nous a permis de découvrir l’envers du décor, à savoir le travail de l’ensemble des opérateurs pour un spectacle. Il nous a fallu nous familiariser avec les différentes tâches, techniques et vocabulaire propres au milieu du théâtre, afin d’appliquer au mieux nos connaissances kinésithérapiques et ergonomiques.
Nous avons été sensibilisés aux problèmes physiques de ces techniciens de plateau et à la charge de travail qu’entraîne le démontage d’un décor. Pour nos recommandations, nous avons essayé au mieux de prendre en compte tous les problèmes exprimés par les opérateurs, l’architecture du théâtre limitant cependant les possibilités d’aménagement. Il serait néanmoins nécessaire qu’une formation en manutention leur soit proposée. Toutefois, l’équipe de techniciens se composant en majorité d’intermittents, ceci restreint la possibilité de proposer cette formation. Ainsi, pourquoi ne pas former un permanent en tant que référent manutention ? Il pourrait alors diffuser les bons gestes aux novices.

Nos recommandations seront proposées au directeur en espérant qu’elles soient mises en place, afin de diminuer les contraintes sur les opérateurs et de prévenir l’apparition de troubles musculo-squelettiques.
 
A propos de FMT Mag
 
Consultez les archives