Dans
le cadre de leurs différents dossiers, les étudiants sont
amenés à raconter des prises en charge de patients dont
ils se sont occupés durant leurs stages. Nous vous présentons
là une synthèse d'un bon travail kinésithérapique
où l'étudiante avec l'aide de ses tuteurs a parfaitement
repéré la problématique biomécanique et physiopathologique
qui a conduit à un résultat fonctionnel tout à fait
appréciable, mais qui est un « flop » pour le patient
dans la mesure où sa pathologie, complexe mais pas compliquée,
qui s'est inscrite dans le cadre d'un accident du travail risque de le
conduire à une situation socio-professionnelle difficile. Personne
n'est à remettre en cause dans cette histoire quasi banale dans
notre profession, c'est la vision globale de nos prises en charge et la
capacité des différents intervenants médicaux et
paramédicaux à communiquer qu'il convient d'interroger.
Ce travail concerne la rééducation masso-kinésithérapique d'un homme de 41 ans, dans un centre de rééducation, suite à une intervention chirurgicale sur le genou gauche. Elle consistait en une reconstruction arthroscopique du ligament croisé postérieur (LCP) à un faisceau, avec prise de greffe sur le tendon quadricipital, associée à une plastie postéro-latérale à 3 tendons. La
prise en charge chirurgicale pour entorse grave du LCP semble assez rare
dans la pratique kinésithérapique courante. En effet, le
traitement fonctionnel mis en place dans ce cas est souvent suffisant,
évitant ainsi l'opération qui est, de plus, pratiquée
par peu de chirurgiens. Mon attention s'est aussi portée sur ce
patient car la rééducation de sa pathologie m'était
alors inconnue, l'orthèse articulée qu'il porte m'a paru
intéressante et enfin sa pathologie relève d'un accident
du travail. Il a été victime d'un accident de travail au cours duquel il a chuté dans les escaliers en tombant sur le genou gauche. Il n'a alors pas ressenti de craquement mais un gonflement immédiat du genou est apparu, ainsi qu'une impotence fonctionnelle importante. Pris en charge aux urgences, le diagnostic de rupture du LCP n'a pas été posé et il a eu l'autorisation de marcher sous couvert d'une attelle de Zimmer® et de deux cannes anglaises. Il
a été mis en arrêt de travail pendant 2 mois et a
bénéficié de 50 séances de masso-kinésithérapie
en ville. Lorsqu'il a repris le travail, M. C. se plaignait encore de
dérobements du genou gauche ainsi que de douleurs diurnes et nocturnes. En effet, ce muscle occupe une place centrale dans cette rééducation : il a une action de glissement antérieur du tibia sur le fémur entre 0 et 60° de flexion, donc protège la plastie. D'autre part, le quadriceps permet le verrouillage du genou en extension et est donc l'un des garants de sa stabilité active ; son efficacité est donc indispensable en vue du futur sevrage de l'orthèse. D'autre
part, comment adapter la rééducation de ce patient en fonction
de la reprise d'appui progressive ? Les
séances de rééducation avaient pour objectifs
: Les
principes qui nous guidaient : 43
jours après l'intervention et un peu plus de 20 jours de rééducation
quotidienne, on observe les déficiences suivantes : Le choc rotulien est encore présent à gauche et à droite. Au niveau articulaire, la mobilité rotulienne dans le sens transversal est plus limitée qu'à droite (90%) et seule la flexion de genou n'est pas physiologique (100°); elle semble cependant normale à cette phase. Sur le plan musculaire, le quadriceps gauche est toujours amyotrophié et moins tonique qu'à droite, cependant le déficit d'extension active est à présent inférieur à 5°. Le triceps sural gauche est également moins fort que le droit lorsqu'on appuie sur les épaules du patient debout sur la pointe des pieds. Le patient se plaint de douleurs spontanées au niveau de la cicatrice antéro-médiane qu'il évalue à l'EVN à 35/100 ainsi que d'une douleur mécanique en regard du tendon rotulien, provoquée par la contraction du quadriceps (et majorée lorsque cette contraction est dynamique) et à la palpation, qu'il évalue à 25/100 à l'EVN. Ces déficiences sont à l'origine de son incapacité à monter ou descendre des escaliers sans cannes et l'obligent à dormir avec un arceau sous ses draps, afin d'éviter les frottements douloureux sur la cicatrice antéro-médiane. Sur le plan des handicaps il ne peut toujours pas exercer son métier ni s'occuper de ses enfants. La rééducation effectuée pendant ces 3 semaines a donc permis à M. C. de reprendre la marche avec appui complet et ainsi, de se sevrer des cannes anglaises et déambuler plus librement et sans boiterie. Cependant, la douleur au niveau du tendon quadricipital a été un frein dans notre progression. L'orthèse que porte le malade est ressenti par le patient comme une résistance à la flexion et tend à lui faire conserver le genou gauche en extension ou en légère flexion (rarement plus de 20°). Au final, cette attitude en rectitude lors de la marche a engendré, dès l'acquisition de l'appui-contact le lendemain du bilan, une boiterie « en fauchage » lors du passage du pas. Il a donc fallu adapter la marche en fonction de l'orthèse, qu'il doit garder 3 mois en tout et corriger les compensations qu'il avait mises en place depuis l'intervention. Seul le manque de recul sur ce type d'intervention et la complexité du geste chirurgical justifient la mise en place de cette orthèse par mesure de prudence. De plus ; la prise en charge retardée a engendré une perte de force considérable du quadriceps gauche. Il a donc fallu adapter les exercices à la reprise d'appui progressive et aux douleurs qu'il présentait et ne pas suivre uniquement les protocoles établis dans la littérature. D'autre part, ce patient étant peu participatif à sa rééducation, j'aurais aimé dynamiser la séance par des exercices plus ludiques et variés. Cependant, cette prise en charge étant longue et très progressive (les délais sont presque doublés par rapport au LCA), il s'est installé, notamment au début de ma prise en charge, une certaine routine au fil des séances. De plus, certains exercices nécessitent, à cette phase, une totale passivité du patient, comme les mobilisations en flexion du genou où l'on insiste pour que le patient décontracte totalement ses ischio-jambiers. Ce n'est qu'à la moitié de ma prise en charge, lorsque le malade a été autorisé à s'appuyer sur son membre inférieur gauche à environ 50% du poids du corps, que les exercices en charge ont pu être plus facilement mis en place et qu'il a pu être plus actif et ainsi plus impliqué dans sa prise en charge. Au cours de ma prise en charge, j'ai dû m'adapter à cet homme dont le caractère affable et souriant contrastait avec la passivité et le manque de dynamisme lors des séances. J'ai contribué à la rééducation de ce patient pendant la phase de reprise d'appui progressive préconisée par le chirurgien et alors que la flexion active du genou lui était encore interdite. Néanmoins, il m'a parfois été difficile de tempérer mon envie d'accélérer le protocole et la progression des exercices. En effet, les patients de ce service étaient majoritairement sportifs, avec une volonté de progresser rapidement. Mon patient étant jeune, je m'attendais à ce qu'il soit aussi dynamique et motivé que les autres patients, et j'ai parfois eu l'impression que sa rééducation « stagnait ». Depuis
la fin de ma prise en charge, je reprends régulièrement
contact avec ce patient. La dernière fois que je l'ai appelé,
début février, il bénéficiait d'un arrêt
de travail pour encore 2 mois. Il n'a donc pas retravaillé pendant
plus d'une semaine consécutive depuis son accident de travail qui
date maintenant de 22 mois. Cependant, il voudrait continuer à travailler de nuit comme auparavant et ce pour des raisons d'organisation vis-à-vis de sa famille (et des raisons financières bien sûr). Il m'a dit lui-même qu'il serait difficile de répondre à ses 2 demandes (travailler de nuit et en position assise), du moins au sein de son usine de production. Il ne semble donc pas réfractaire à l'idée d'un éventuel reclassement professionnel. Toutefois, ceci ne lui a pas été proposé, et il compte parler de tout cela avec le médecin du travail dès qu'il sera convoqué auprès de lui. |