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Les fils de pub ou créateurs de bien-être
Améliorer sa santé en mangeant, tel est l’enjeu des alicaments. Hybride du médicament et de l’aliment, ils fleurissent dans les rayons des supermarchés à grands renforts d’arguments publicitaires. A la lecture de leurs emballages, pas toujours facile de faire la part du bluff marketing et des bienfaits réels...
Du yaourt qui dope les défenses immunitaires à l’huile qui fait oublier le cholestérol, gros plan sur un phénomène de société.
Après quelques décennies passées à ingurgiter tout, et parfois n’importe quoi, sans trop se poser de questions, le consommateur des temps modernes se montre enfin un peu plus attentif au contenu de son assiette. Témoin l’essor des produits bio, le boycott de la viande de boeuf ou celui des OGM.



La loi de l’offre et de la demande


Pour attirer les faveurs de cet acheteur du troisième millénaire, les industriels de l’agro-alimentaire ont fait de l’atout santé un argument vendeur de premier plan.
Tous les grands basiques de l’alimentation, de l’huile d’olive à la pomme, en passant par le sucre, sont revus à la mode du sanitairement correct. Même les boissons se parent de vertus médicinales. L’eau minérale s’est détournée de l’image des oisifs curistes d’antan pour se faire “source de jeunesse”, certaines cherchant même à concurrencer les produits laitiers sur le terrain des apports en calcium. Le thé, s’il reste la boisson préférée de sa très gracieuse majesté, affiche aujourd’hui sa richesse en flavonoïdes, antioxydants utiles à la prévention des maladies cardio-vasculaires. Jusqu’au vin, dont la consommation -modérée- a récemment prouvé ses vertus protectrices pour nos artères.



Ils sont partout !


A ces denrées “brutes” sont venus s’ajouter des produits plus sophistiqués, élaborés dans l’unique but, nous dit-on, d’améliorer notre petite santé. Mi aliment, mi médicament, ces denrées sont appelées “alicaments”, “aliments santé”, “pharma food”, “aliment fonctionnel” ou “nutraceutique”. En pratique, le sel fluoré, le lait de croissance enrichi en fer et les jus de fruits survitaminés sont des alicaments. En 1996, sur 100 nouveaux produits alimentaires, 18 se classaient dans cette catégorie. C’est dans le rayon des produits laitiers que l’on en trouve le plus. Du yaourt au bifidus, apparu au début des années 80, jusqu’à la margarine anti-cholestérol, vendue depuis septembre 2000, les industriels rivalisent d’ingéniosité autant que de savoir-faire.


A votre bonne santé

Pour aboutir à un alicament qui se respecte, les procédés de fabrication sont de 4 types. Il peut s’agir d’enlever d’un aliment naturel l’un de ses composants, aux effets indésirables. C’est ainsi que l’on a mis au point un riz hypoallergénique. Dans la même veine, il existe le lait écrémé, ou la compote allégée de ses sucres. On peut aussi augmenter la concentration d’un composé présent naturellement, pour aboutir par exemple à des céréales enrichies en fibres, ou du jus d’orange gonflé au calcium. Troisième possibilité, incorporer un nouveau composé, comme l’inuline que l’on retrouve dans de nombreux aliments, du chocolat au beurre. Enfin, on peut aussi remplacer un ingrédient, mauvais pour la santé, par un autre, censé l’améliorer.
Dans tous les cas, l’enjeu est sanitaire. Dans un monde où les médicaments coûtent chaque année plus chers à la collectivité -15 milliards d’euros, soit 99 milliards de francs l’an dernier en France- où les maladies cardio-vasculaires et les cancers font des ravages, et où le manque de temps fait souvent passer le vrai repas à la trappe du Mac Do, tous les moyens sont bons, surtout s’ils se dégustent, pour aller mieux.



Parlons gros sous


A ce louable objectif s’ajoute un enjeu financier. En 1999, les ventes d’alicaments ont représenté 24 milliards de dollars dans le monde, et elles progressent au rythme de 5 à 10% par an.
Peu de secteurs économiques peuvent en dire autant ! En s’alliant avec des industriels de l’agro-alimentaire, certains grands groupes pharmaceutiques l’ont bien compris. Développer un médicament coûte très cher, et sa mise sur le marché est soumise à une réglementation des plus pointilleuses. En revanche, concevoir un alicament est bien moins onéreux, et la législation sur les denrées alimentaires beaucoup plus permissive. Normal, les effets désirables et indésirables d’un bonbon au gingembre, denrée alimentaire, ne sont pas les mêmes que ceux d’un comprimé de Viagra, classé médicament...


Ce qui est autorisé...


Pour autant, tout n’est pas possible dans les rayons de nos supermarchés. Vouloir vendre un paquet de biscuits en vantant ses atouts santé est possible, mais sous certaines conditions.
Seuls 4 types d’arguments -ou allégations- nutritionnels peuvent figurer sur un emballage, à condition toutefois d’être justifiés par le fabricant. Les allégations quantitatives : “riche en calcium”, ou “allégé en matières grasses”. Les allégations fonctionnelles, qui décrivent le rôle d’un composant alimentaire sur une fonction de l’organisme : “la vitamine C stimule les réactions de défense contre les infections”. Les allégations diététiques, qui garantissent qu’un aliment répond aux besoins nutritionnels particuliers d’une catégorie de la population : “fournit 25 % des apports quotidiens recommandés en fer des enfants en période croissance”.


... et ce qui ne l’est pas


Enfin, les allégations santé, qui témoignent de l’efficacité d’un composant alimentaire pour prévenir ou réduire un risque de carence, d’apports excessifs ou de maladie. En France, s’il est possible d’écrire sur un paquet de céréales que la consommation des fibres “facilite le transit intestinal”, il est en revanche interdit d’affirmer qu’elle permet de “prévenir le cancer du colon”. Dans l’hexagone, les allégations de réduction d’un risque de maladie sont en effet interdites. Second point réglementaire, les adjonctions de vitamines et minéraux dans un aliment sont soumises, au niveau européen, à des seuils maximaux (1).
Et en France, l’arrêté du 8 août 86 n’autorise ces ajouts que dans les aliments destinés à une population particulière. Elle est interdite pour les aliments courants. C’est pourquoi tel jus d’orange enrichi en vitamines et minéraux ne saurait être vendu que comme une “boisson des sportifs”, et que tel lait enrichi en calcium devient un “lait de croissance”.



Mentir est un vilain défaut


Ça, c’est pour la théorie. Mais en pratique, la législation est-elle respectée ?
Peut-on toujours se fier à ce qui est écrit sur un emballage ?
Sans conteste, la réponse est... non ! En témoigne une enquête menée fin 1998 par la DGCCRF -Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes- sur les céréales pour petits déjeuners.
Résultat : la majorité d’entre elles “est enrichie en substances nutritionnelles telles que les vitamines et le fer, sans respecter les règles en la matière d’adjonction de substances”. En effet, la loi n’autorise les industriels à enrichir que les céréales destinées aux enfants et aux adolescents en période de croissance. Pourtant, lors du contrôle de la DGCCRF, près de 90% des produits se sont révélés être additionnés de vitamines et minéraux. Et ce n’est pas tout.

Parmi les produits enrichis destinés aux enfants et adolescents, 115 affichaient des quantités en vitamines qui ne correspondaient pas aux doses admises par la législation. N’en déplaise aux parents consciencieux qui les ont achetés, croyant doper la bonne santé de leurs bambins.



Côté budget


Cette arnaque à la consommation est d’autant plus rageante que les bienfaits -prétendus ou réels- des alicaments se payent au prix fort. Les œufs enrichis en oméga 3 coûte 50 à 100% plus cher que les autres, la margarine anti-cholestérol coûte, aux Etats-Unis, 7 fois plus chère qu’une margarine de base, et les produits laitiers qui stimulent les défenses immunitaires entre 20 et 40% plus cher. Toujours moins coûteux qu’un médicament me direz-vous. Peut-être, mais nettement plus cher qu’une alimentation variée et équilibrée, le premier des gages de bonne santé.

Or là est bien le paradoxe qui règne dans les pays industrialisés : les consommateurs achètent en masse des alicaments, et, dans le même temps, adoptent une conduite alimentaire à faire frémir plus d’un nutritionniste.

Les américains poussent le bouchon à l’extrême. Aux Etats-Unis, 25% des enfants sont obèses ou en surcharge pondérale. Dans le même temps, les rayons des supermarchés sont envahis de produits allégés. Essayez donc de trouver du beurre ou un yaourt “normal” dans un drugstore outre-Atlantique. C’est mission impossible !
MADE IN STATES

“Peut réduire le risque de maladie cardio-vasculaire” est une mention strictement interdite en France sur les emballages de produits alimentaires. Outre-Atlantique, il n’en est rien. Depuis 99, cette mention figure d’ailleurs sur le produits à base de protéines de soja. Car aux Etats-Unis, comme au Japon d’ailleurs, les allégations santé qui prétendent réduire le risque d’une maladie sont autorisées, à condition toutefois d’avoir passé avec succès l’impitoyable filtre de la FDA (Food and drug administration). Les spécialistes de cette vénérable institution font subir au produit candidat un parcours du combattant qui peut durer jusqu’à 10 ans, et coûte parfois plusieurs dizaines de millions de dollars.
En version OGM

Pour améliorer les qualités nutritionnelles d’un aliment, on peut agir sur ses gènes. Le résultat est un OGM -organisme génétiquement modifié- à l’exemple de certaines variétés de pomme de terre, rendues très riches en amidon, ou de fruits et légumes qui se conservent plus longtemps que la normale. Autre voie de recherche qui mêle génétique et alimentation, l’élaboration de vrais médicaments. Certaines équipes scientifiques ont ainsi mis au point des vaccins comestibles. Encore au stade expérimental, ces travaux ont déjà permis d’immuniser des souris contre le cymégalovirus en leur faisant ingérer des graines de tabac. Tandis qu’à l’université de Cornell pousse sous haute surveillance une variété de banane qui immunise contre des germes responsables de gastro-entérites. Les avantages de ses vaccins d’un nouveau genre sont évidents. Facile à administrer, peu coûteux à fabriquer, ils pourraient être mis à la disposition de tous, des pays les plus pauvres aux enfants recalcifiants à la traditionnelle piqûre. Côté inconvénient, les incertitudes qui planent quant aux effets à long terme des OGM sur la santé ont de quoi rendre prudents les consommateurs avertis

.



Ils sont fous ces gaulois


Les français se montrent plus raisonnables. Quoi que...
Selon une enquête menée en 1999 par l’INCA, les produits dont la consommation a le plus augmenté ces dernières années en France sont les pâtisseries et les viennoiseries, les pizzas, les quiches et les sandwiches, en hausse de plus de 80% en 5 ans.
Dans le même temps, les achats de jus de fruits, desserts lactés frais et poissons ont grimpé eux aussi, mais dans une bien moindre mesure. Et si l’on s’intéresse au menu type des français sur une semaine, on constate que 13% de nos concitoyens ne mangent aucun fruit. Ceux qui en mangent n’en consomment que 145 g par jour, en moyenne. Additionné à leur ration quotidienne de légumes -141 grammes- on est bien loin des recommandations nutritionnelles autorisées !
Ces résultats font dire à certains spécialistes que manger mal tout en ingurgitant un stock conséquent d’alicaments, ou de compléments alimentaires, est un excellent moyen de se donner bonne conscience, mais pas forcément bonne santé. Pour d’autres scientifiques, la nutraceutique est au contraire un moyen d’équilibrer une alimentation un brin malmenée par notre mode de vie moderne.

Reste à prouver que les alicaments engendreront bel et bien une amélioration de notre niveau de santé dans les décennies à venir.

A suivre...



(1) Commission du Codex alimentarus, institution européenne créée en 1962




EN SAVOIR PLUS SUR LE NET
www.afssa.fr Agence française de sécurité sanitaire des aliments
www.finances.gouv.fr/DGCCRF Direction générale de la consommation, de la concurrence et de la répression des fraudes
www.lemonde.fr Le monde électronique, dossier de novembre 2000
www.usinenouvelle.com L’Usine nouvelle, numéro du 1/06/2000
www.webdo.ch L’Hebdo n°51, du 18 décembre 1997
aupelf-uref.org Les cahiers agriculture, volume 7, n°5, septembre-octobre 98.