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Après
quelques décennies passées à ingurgiter tout, et parfois n’importe quoi,
sans trop se poser de questions, le consommateur des temps modernes se montre
enfin un peu plus attentif au contenu de son assiette. Témoin l’essor des
produits bio, le boycott de la viande de boeuf ou celui des OGM.
Pour attirer les faveurs de cet acheteur du troisième millénaire, les industriels de l’agro-alimentaire ont fait de l’atout santé un argument vendeur de premier plan. Tous les grands basiques de l’alimentation, de l’huile d’olive à la pomme, en passant par le sucre, sont revus à la mode du sanitairement correct. Même les boissons se parent de vertus médicinales. L’eau minérale s’est détournée de l’image des oisifs curistes d’antan pour se faire “source de jeunesse”, certaines cherchant même à concurrencer les produits laitiers sur le terrain des apports en calcium. Le thé, s’il reste la boisson préférée de sa très gracieuse majesté, affiche aujourd’hui sa richesse en flavonoïdes, antioxydants utiles à la prévention des maladies cardio-vasculaires. Jusqu’au vin, dont la consommation -modérée- a récemment prouvé ses vertus protectrices pour nos artères.
A ces denrées “brutes” sont venus s’ajouter des produits plus sophistiqués, élaborés dans l’unique but, nous dit-on, d’améliorer notre petite santé. Mi aliment, mi médicament, ces denrées sont appelées “alicaments”, “aliments santé”, “pharma food”, “aliment fonctionnel” ou “nutraceutique”. En pratique, le sel fluoré, le lait de croissance enrichi en fer et les jus de fruits survitaminés sont des alicaments. En 1996, sur 100 nouveaux produits alimentaires, 18 se classaient dans cette catégorie. C’est dans le rayon des produits laitiers que l’on en trouve le plus. Du yaourt au bifidus, apparu au début des années 80, jusqu’à la margarine anti-cholestérol, vendue depuis septembre 2000, les industriels rivalisent d’ingéniosité autant que de savoir-faire.
A ce louable objectif s’ajoute un enjeu financier. En 1999, les ventes d’alicaments ont représenté 24 milliards de dollars dans le monde, et elles progressent au rythme de 5 à 10% par an. Peu de secteurs économiques peuvent en dire autant ! En s’alliant avec des industriels de l’agro-alimentaire, certains grands groupes pharmaceutiques l’ont bien compris. Développer un médicament coûte très cher, et sa mise sur le marché est soumise à une réglementation des plus pointilleuses. En revanche, concevoir un alicament est bien moins onéreux, et la législation sur les denrées alimentaires beaucoup plus permissive. Normal, les effets désirables et indésirables d’un bonbon au gingembre, denrée alimentaire, ne sont pas les mêmes que ceux d’un comprimé de Viagra, classé médicament...
Pour autant, tout n’est pas possible dans les rayons de nos supermarchés. Vouloir vendre un paquet de biscuits en vantant ses atouts santé est possible, mais sous certaines conditions. Seuls 4 types d’arguments -ou allégations- nutritionnels peuvent figurer sur un emballage, à condition toutefois d’être justifiés par le fabricant. Les allégations quantitatives : “riche en calcium”, ou “allégé en matières grasses”. Les allégations fonctionnelles, qui décrivent le rôle d’un composant alimentaire sur une fonction de l’organisme : “la vitamine C stimule les réactions de défense contre les infections”. Les allégations diététiques, qui garantissent qu’un aliment répond aux besoins nutritionnels particuliers d’une catégorie de la population : “fournit 25 % des apports quotidiens recommandés en fer des enfants en période croissance”.
Enfin, les allégations santé, qui témoignent de l’efficacité d’un composant alimentaire pour prévenir ou réduire un risque de carence, d’apports excessifs ou de maladie. En France, s’il est possible d’écrire sur un paquet de céréales que la consommation des fibres “facilite le transit intestinal”, il est en revanche interdit d’affirmer qu’elle permet de “prévenir le cancer du colon”. Dans l’hexagone, les allégations de réduction d’un risque de maladie sont en effet interdites. Second point réglementaire, les adjonctions de vitamines et minéraux dans un aliment sont soumises, au niveau européen, à des seuils maximaux (1). Et en France, l’arrêté du 8 août 86 n’autorise ces ajouts que dans les aliments destinés à une population particulière. Elle est interdite pour les aliments courants. C’est pourquoi tel jus d’orange enrichi en vitamines et minéraux ne saurait être vendu que comme une “boisson des sportifs”, et que tel lait enrichi en calcium devient un “lait de croissance”.
Ça, c’est pour la théorie. Mais en pratique, la législation est-elle respectée ? Peut-on toujours se fier à ce qui est écrit sur un emballage ? Sans conteste, la réponse est... non ! En témoigne une enquête menée fin 1998 par la DGCCRF -Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes- sur les céréales pour petits déjeuners. Résultat : la majorité d’entre elles “est enrichie en substances nutritionnelles telles que les vitamines et le fer, sans respecter les règles en la matière d’adjonction de substances”. En effet, la loi n’autorise les industriels à enrichir que les céréales destinées aux enfants et aux adolescents en période de croissance. Pourtant, lors du contrôle de la DGCCRF, près de 90% des produits se sont révélés être additionnés de vitamines et minéraux. Et ce n’est pas tout. Parmi les produits enrichis destinés aux enfants et adolescents, 115 affichaient des quantités en vitamines qui ne correspondaient pas aux doses admises par la législation. N’en déplaise aux parents consciencieux qui les ont achetés, croyant doper la bonne santé de leurs bambins.
Les français se montrent plus raisonnables. Quoi que... Selon une enquête menée en 1999 par l’INCA, les produits dont la consommation a le plus augmenté ces dernières années en France sont les pâtisseries et les viennoiseries, les pizzas, les quiches et les sandwiches, en hausse de plus de 80% en 5 ans. Dans le même temps, les achats de jus de fruits, desserts lactés frais et poissons ont grimpé eux aussi, mais dans une bien moindre mesure. Et si l’on s’intéresse au menu type des français sur une semaine, on constate que 13% de nos concitoyens ne mangent aucun fruit. Ceux qui en mangent n’en consomment que 145 g par jour, en moyenne. Additionné à leur ration quotidienne de légumes -141 grammes- on est bien loin des recommandations nutritionnelles autorisées ! Ces résultats font dire à certains spécialistes que manger mal tout en ingurgitant un stock conséquent d’alicaments, ou de compléments alimentaires, est un excellent moyen de se donner bonne conscience, mais pas forcément bonne santé. Pour d’autres scientifiques, la nutraceutique est au contraire un moyen d’équilibrer une alimentation un brin malmenée par notre mode de vie moderne. Reste à prouver que les alicaments engendreront bel et bien une amélioration de notre niveau de santé dans les décennies à venir. A suivre...
EN SAVOIR PLUS SUR LE NET www.afssa.fr Agence française de sécurité sanitaire des aliments www.finances.gouv.fr/DGCCRF Direction générale de la consommation, de la concurrence et de la répression des fraudes www.lemonde.fr Le monde électronique, dossier de novembre 2000 www.usinenouvelle.com L’Usine nouvelle, numéro du 1/06/2000 www.webdo.ch L’Hebdo n°51, du 18 décembre 1997 aupelf-uref.org Les cahiers agriculture, volume 7, n°5, septembre-octobre 98. |
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