N° 41 juin/juil./août  2004

L’Homme en “questions” :
Erwan MADEC,


Le « Monsieur spa » français
Par Pascal Turbil
L’actuel responsable de la branche développement de la célèbre marque de cosmétique marine, Thalgo, a du pain sur la planche. Ce sportif breton a fait ses armes de manager dans un centre de thalassothérapie de sa région, puis il s’est « exilé » sur la Côte d’Azur en prenant la direction de l’institut de thalassothérapie de Port-Fréjus. Son flair allié à ses compétences en font, aujourd’hui, l’homme clé d’une structure taillée pour lui sur-mesure : Thalgo Spa Management. Il revient pour Vive la Forme sur le phénomène spa en France comme à l’étranger, en le comparant notamment aux secteurs que les managers français connaissaient jusqu’alors : la thalasso et la balnéo. Les mots de la forme évoluent, le directeur de Thalgo Spa Management les détaille.
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Pascal TURBIL : Le terme de spa a fait officiellement son entrée (en 2004) dans le dictionnaire Larousse. Comment interprétez-vous cette évolution ?

Erwan MADEC : On peut parler de l’affirmation d’un concept qui dépasse dorénavant le stade de l’anglicisme. Mais quelle en est sa définition ?
En anglais le terme spa signifie à la fois l’appareil d’hydromassage que nous appelons en France le Jacuzzi, et l’établissement haut de gamme proposant des soins esthétiques ou orientés vers le bien-être. Dans ces lieux de ressourcement, sont dispensés des soins d’hydrothérapie en eau douce, des soins esthétiques du visage et du corps, des massages et différentes méthodes de relaxation et de détente.
Ces nouveaux centres confirment leur développement en France, les premiers d’entre eux étant apparus au début des années 90.

P.T. : Son succès médiatique actuel marque-t-il un effet de mode passager ?

E.M. : L’affirmation tardive du spa en France signifie-t-elle à terme la mutation de l’institut de beauté qui évolue vers une approche plus globale de la notion de soin corporel ?

P.T. : L’ère du spa signifie-t-elle plutôt la réémergence des centres de balnéothérapie de luxe à travers l’affirmation d’une vision et d’une méthode particulière des soins corporels et de la remise en forme inspirée de l’art de vivre anglo-saxon ?

E.M. : Ces trois questions sont légitimes et reflètent chacune une parcelle de vérité. Ce qui est sûr, c’est que la thématique du spa bouleverse la vision traditionnelle de la remise en forme et que les anciens repères du secteur de la remise en forme sont mis à mal : le programme de soin devient un rituel, le curiste devient l’hôte ou le séjournant, et les méthodes de soins proposées peuvent être très originales et ne connaissent plus de frontière. Le spa implique également une notion d’excellence et donc de positionnement haut de gamme afin d’être en mesure de faire face à une exigence de prise en charge croissante d’un public de plus en plus informé et averti.

P.T. : Existe-t-il vraiment une complémentarité entre la Thalassothérapie, le spa et la balnéothérapie, trois secteurs pour lesquels vous oeuvrez ?

E.M. : Pour répondre à cette question, il faut à mon sens distinguer les trois concepts, identifier leur approche marketing respective et connaître leur positionnement concurrentiel.
Les trois concepts sont, a priori, complémentaires. Ces trois activités sont complémentaires dans le sens où leur objectif est commun : le soin du corps et le ressourcement. Elles sont toutes trois principalement axées sur le mieux-être et la remise en forme. Elles prennent également toutes trois leur origine dans l’hydrothérapie qui se définit par une activité de soins par l’eau.

¬ La balnéothérapie se résume par l’uti-lisation méthodique des bains et utilise de l’eau de ville ou de l’eau de source.

¬ La thalassothérapie consiste en l’utilisation de l’eau de mer et de ses produits dérivés pour des soins de remise en forme, de prévention et de traitement de certains maux de société ou d’affections bénignes.

¬ Le spa propose des soins de bien-être et de ressourcement et intègre des soins de balnéothérapie dans ses rituels de soins.

Mais les positionnements sont globalement concurrentiels…

P.T. : La balnéothérapie tire son origine de la rééducation fonctionnelle en milieu aquatique, c’est-à-dire utilisant une piscine. Nombre de médecins et de kinésithérapeutes ont utilisé et utilisent encore ces vertus. Cependant celle-ci a évolué - à l’instar de la thalassothérapie et plus récemment d’une partie du thermalisme - vers une approche touristique axée sur le bien-être et la remise en forme.

E.M. : Nombre d’hôtels et de complexes touristiques intègrent maintenant dans leur offre des infrastructures de soins, généralement de petite surface, portant l’appellation balnéothérapie. Il s’agit généralement d’une approche ludique ou de détente. Les équipements que l’on y retrouve sont généralement une piscine, un hammam, un sauna et une salle de fitness.

P.T. : Le spa est une activité récente en France et doit conquérir son positionnement et sa reconnaissance.

E.M. : Lorsque le spa se situe en milieu urbain et propose des prestations à la journée, sans hébergement, on parle de « Day spa ». Il se positionne alors généralement comme un centre de soins de beauté haut de gamme intégrant des prestations de balnéothérapie et des activités de ressourcement, notamment des massages.

Lorsque le spa est intégré à une structure hôtelière, et propose des prestations allant du week-end à la semaine et intégrant de l’hébergement, on parle alors de « Resort Spa» Le « Resort Spa » se positionne, en revanche, comme un concurrent direct des centres de thalassothérapie et reste très voisin dans son mode d’organisation et dans la palette de soins proposés. Son offre se situe dans le segment de la clientèle visée par la thalassothérapie et le thermalisme non médical. Le fait qu’il fonctionne avec de l’eau douce l’affranchit des contraintes de positionnement. Il peut donc être installé indifféremment en ville, en zone rurale ou sur des sites touristiques remarquables comme les golfs ou les stations de montagne, on parlera alors de « Destination Spa ». Fait plus inquiétant pour la thalassothérapie, le spa peut prétendre s’intégrer également sur des établissements touristiques positionnés sur le littoral mais ayant décidé de minimiser leur budget d’investissement par rapport à celui d’une thalassothérapie, du fait de l’utilisation de l’eau douce.

P.T. : Le spa intégré à l’hôtellerie de luxe se développe fortement dans les grandes métropoles européennes et Paris ne fait pas exception. Les structures sont de taille modeste, mais proposent des prestations très qualitatives, à l’instar des enseignes de prestige qu’ils défendent.

E.M. : Les programmes de soin des spas se densifient mais se cantonnent pour l’instant en France dans le domaine de l’esthétique, du bien-être et de la remise en forme.
Les soins dispensés dans un spa sont de très grande qualité et les durées de soins s’allongent considérablement. Le sens du détail et la précision dans le déroulement du soin sont également primordiaux.

On parle de « rituel » dans certains cas. L’ambiance du lieu, servie par la lumière et la décoration, devient fondamentale, car elle renforce la qualité de l’accueil et transcende la perception sensorielle du soin dispensé.
La dimension psychologique ne doit pas être oubliée dans ce qui doit être un lieu d’exception. Tout y est fait pour magnifier l’invitation au rêve et au voyage et rompre avec la banalité et la grisaille du quotidien. C’est la raison pour laquelle les créateurs puisent dans des références culturelles diverses inspirées de l’orient et de l’extrême-orient.

P.T. : Et le positionnement concurrentiel de la thalassothérapie ?

E.M. : Face à ce qui peut apparaître comme une nouvelle concurrence, la thalassothérapie garde l’avantage de sa spécificité, liée à l’utilisation de l’eau de mer, et son caractère balnéaire du fait d’une implantation obligatoirement littorale. De plus, le concept a fait ses preuves : après une période de turbulence suivie d’un assainissement du marché, le métier connaît une stabilisation de sa progression en France et arrive à maturité. Si son image de sérieux n’est plus à démontrer, la thalassothérapie française doit faire face à une nouvelle offre concurrentielle du spa qui émerge récemment en France. Afin de s’ajuster aux nouvelles prestations proposées par le spa, et bien souvent venues de l’étranger, la thalassothérapie procède à la modernisation de ses équipements, au redéploiement de ses méthodes de soin (durée des soins, protocoles plus élaborés), à une révision de la décoration et de l’ambiance générale proposée aux curistes. Elle s’ajuste également par la qualité de son réceptif et accentue la prise en charge de ses clients. Elle sait que c’est à ce prix seulement - doublé de l’affirmation de sa spécificité paramédicale - qu’elle ne subira pas un vieillissement d’image nuisible à son positionnement concurrentiel.
Paradoxalement, hors de nos frontières, la thalassothérapie part à la conquête de l’étranger. Le succès de cette activité en France engendre une véritable dynamique de développement sur le plan international. Cela nécessite évidemment un ajustement de la méthode française aux réalités touristiques des pays considérés, mais la thalassothérapie se développe fortement sur le pourtour méditerranéen, pays du Maghreb, Grèce, Espagne, Portugal. Ce développement des centres de thalassothérapie à l’étranger témoigne de l’intérêt des investisseurs pour une activité certes capitalistique mais qui garde une forte identité ainsi qu’ une image de qualité et constitue une valorisation certaine pour les investissements touristiques réalisés, notamment hôteliers.

P.T. : Quelle distinction établissez-vous entre balnéothérapie et spa ?
À quel principe la clientèle française vous semble-t-elle la plus réceptive ?

E.M. : Nous avons dit que selon nous les concepts étaient très voisins. Nous pouvons cependant considérer que leur positionnement est différent et peut apparaître franchement concurrentiel sur certains secteurs. Le concept originel de la balnéothérapie revêt une dimension plus thérapeutique à l’origine, mais paradoxalement était aussi devenu un concept refouloir, du fait de son caractère polyvalent. Dans l’esprit du grand public, était « balnéothérapique » ce qui n’était pas« Thermal » ou « Thalassassothérapique ».

Dès l’origine, le concept de spa a un positionnement plus esthétique axé sur la remise en forme et la préservation du capital beauté. Parallèlement à l’émergence du concept de spa, on remarque une réaffirmation du concept de balnéothérapie qui touche le même segment d’opérateurs : l’hôtellerie de luxe qui intègre rapidement des unités de soins de ce type pour les proposer à sa clientèle.

La balnéothérapie « nouvelle génération » devient une alternative au spa, dont elle n’est à l’origine qu’un élément. Cela tient au fait que les concepts sont très voisins et que leur ligne de démarcation respective n’est pas claire.
Il nous semble que la clientèle française s’intéressera fortement aux prestations de remise en forme de proximité, que celles-ci bénéficient de l’appellation spa ou balnéothérapie. Nous avons vu que ces deux concepts étaient très voisins. Cela explique l’émergence d’un certain nombre de projets de centres de remise en forme positionnés en ville. La prédominance d’une appellation sur l’autre demeure une question de marketing…

Crédit Photo : ERWAN MADEC